C'est en vain que nos jeunes gens essayèrent plusieurs fois de sortir… Ils n'avaient pas plus tôt risqué quelques pas dehors qu'ils étaient obligés de regagner leur retraite s'ils ne voulaient pas être découverts. Au fur et à mesure que les minutes s'écoulaient, leur situation devenait plus tragique: ils n'attendaient plus l'armée bulgare avant la journée du lendemain et ils ne doutaient pas que, pour une raison ou pour une autre, leurs hôtes ne descendissent bientôt dans les caves.

—Si encore elles étaient pleines de vin! soupira La Candeur, qui ignorait les lois du Prophète et qui, depuis le donjon où il avait cru trouver la mort, s'efforçait, de temps à autre, à se donner des airs de bravache et affectait, par désespoir, de rire de tout… Ça n'est pas plus désolant qu'autre chose de passer sa vie dans une cave quand elle est bien garnie… Ainsi, Rouletabille, rappelle-toi, dans les Trois Mousquetaires, rappelle-toi Athos assiégé dans une cave, et le massacre de bouteilles qu'il faisait!…

—Mon pauvre La Candeur… dit Rouletabille, tu n'as vraiment pas de veine… je t'ai conduit dans un pays où le massacre des bouteilles est le seul qui soit défendu!

Et comme si l'événement voulait lui donner raison, des cris terribles montèrent tout à coup dans la nuit, au milieu d'un grand bruit de bataille.

Des coups de feu se faisaient entendre aux quatre coins du village et toute la soldatesque qui remplissait la place disparut en un instant, fuyant dans un désordre indescriptible, abandonnant armes et bagages.

—Ça ne peut-être que les Bulgares qui reviennent, s'écria Vladimir! nous voilà bons!

Et il était déjà prêt à se jeter dehors, mais Rouletabille le pria de se tenir tranquille…

En effet, bien que ce fût, comme il était à prévoir, une des colonnes de la troisième armée qui traversait le village, il était bien dangereux de se montrer à cette heure, où la rage des comitadjis qui avaient rejoint cette colonne et la fureur des soldats que leurs officiers étaient impuissants à retenir, anéantissaient tout, tuaient tout.

Des clameurs de mort, les cris des femmes et des enfants que l'on égorge allaient faire frissonner les reporters au fond de leur retraite…

Les Bulgares mettaient à sac les maisons et faisaient autant d'innocentes victimes que les Turcs eux-mêmes. Le sang payait le sang.