Le tir concentrique des Turcs était parfaitement dirigé et les obus étaient tombés drus sur les troupes à l'assaut en même temps que sur leurs pièces de campagne. Près des jeunes gens un chef de pièce et ses suivants avaient été mis en morceaux, la cervelle jaillissant des crânes et les entrailles répandues à terre dans une boue sanglante. Des suivants de réserve, venus remplacer leurs camarades, avaient subi le même sort… Et maintenant c'était le tour de la mitraille humaine de donner.
—En avant, les amis, à l'assaut!
C'est Ivana qui crie dans cette tempête et qui répète les ordres des chefs dans la langue farouche du Balkan. Na noje! Na noje!
Les clameurs perçantes des hommes se mêlent au bruit du canon et, semblables à des furies, les voilà tous qui bondissent, nul ne s'occupant ni des officiers ni des camarades qui tombent!
Sautant par-dessus les morts et les mourants, les survivants parviennent à une dizaine de mètres de l'ennemi, mais la paroi rocheuse est presque à pic ici et les arrête un instant… et une flamme terrible les couche sur le sol par centaines! En avant!… Voilà le marchepied qu'il faut aux survivants! Ils entassent les cadavres et ils grimpent sur eux comme des démons!
C'est la fin! Le Turc s'enfuit, abandonnant tout au vainqueur, ses blessés et ses approvisionnements. Du reste, il n'essaye plus nulle part de résister à une pareille marée humaine qui descend de tous les cols de l'Istrandja…
Rouletabille n'a eu d'yeux, pendant toute cette lutte farouche, que pour
Ivana.
Il a renoncé à la protéger et à se protéger lui-même.
Il obéit au mouvement qui l'enveloppe, qui l'emporte derrière elle.
Un moment il l'a vue tomber et il s'est précipité sur elle, l'a soulevée, l'a prise dans ses bras. Elle était couverte de sang et il n'eût pu dire à qui ce sang appartenait, s'il provenait d'une blessure à elle ou s'il venait de ceux qu'elle avait éventrés avec sa terrible baïonnette…