Et c'est ce jour-là, 24 octobre, que se passa cette chose étrange que fut la prise de Kirk-Kilissé.
VIII
LA PRISE DE KIRK-KILISSÉ
Pendant la nuit, les Bulgares s'étaient arrêtés dans leur victoire sur toute la ligne, depuis Demir-Kapou jusqu'à Petra et Gerdeli, estimant leurs succès suffisants dans les ténèbres et, du reste, s'attendant encore, ainsi qu'ils l'ont avoué depuis, à un retour offensif de la part de l'ennemi.
Ils ne se doutaient nullement de l'immense panique qui s'était emparée de l'armée turque.
A l'aurore, Rouletabille, voyant toujours Ivana en proie au sommeil le plus profond, se dirigea vers Akmatcha, qui était à quelques pas de là, pensant qu'il y trouverait La Candeur et Vladimir, auxquels il avait donné rendez-vous au bureau de poste. C'est là, en effet, qu'il les trouva, et dans quel état! Ils étaient aussi lamentables, aussi écroulés que le bureau de poste lui-même. Ce n'était pas encore tout de suite qu'on allait pouvoir envoyer des dépêches!
Quant à La Candeur, il ne paraissait plus que le spectre de lui-même et il accablait sa poitrine de grands coups sourds comme font les pécheurs pénitents qui récitent avec une touchante ardeur leur mea culpa.
La Candeur s'accusait de la mort de Rouletabille et Vladimir avait grand'peine à le consoler. Ils avaient été séparés du reporter assez brusquement et ne l'avaient plus revu; ils l'avaient cherché toute la nuit parmi les cadavres…
—Ah! si je l'avais suivi plus vite, si j'avais été moins lâche, gémissait La Candeur, il serait encore en vie!… Je l'aurais défendu!… Je me serais placé devant lui!… Je serais mort à sa place!… Vladimir, tu ne sais pas tout ce que je dois à Rouletabille!… Dans mes reportages, c'est toujours lui qui m'a tiré d'affaire!… Sans lui, j'aurais été jeté à la porte du journal dix fois!… Je serais mort de faim!… Il m'a toujours défendu!… Il m'a toujours aidé… C'était un ami, celui-là!… Et moi je l'ai abandonné!…
—Pleure pas, dit Rouletabille, me voilà!…