Ivana arrivait, en effet… Elle était hâve avec une flamme sombre au fond de ses yeux magnifiques, déguenillée, les cheveux tordus farouchement sur le sommet de la tête et retenus par une écharpe flottante; elle avait passé un pantalon de fantassin que retenait à la ceinture la cartouchière. Elle avait son fusil sur le bras. Elle avait du sang à l'épaule. Elle était effrayante et belle.
Rouletabille voulut lui demander des nouvelles de sa blessure. Elle lui répondit:
—Les avant-postes viennent de recevoir l'ordre d'avancer; venez-vous avec moi? et elle gagna le chemin…
—Ah! ça ne va pas recommencer! grogna La Candeur.
Rouletabille le regarda tristement:
—C'est bien! c'est bien!… On y va!… dit La Candeur.
Et le bon géant, baissant la tête, emboîta le pas à Ivana. Il avait toujours sa serviette sous le bras. Il produisait un étrange effet, sur le champ de bataille, avec cette serviette, sa longue redingote noire, le seul vêtement propre qui lui restât, et sa cravate blanche, car La Candeur ne mettait jamais sa redingote sans sa cravate blanche. Il eût pu passer pour un notaire chargé de recueillir les testaments…
Ils s'en furent vers Raklitza, le premier grand fort qui défendait, au Nord-Ouest, Kirk-Kilissé. Ils se trouvaient sur la ligne des premiers éclaireurs qui avançaient encore bien prudemment, car on s'attendait à ce que les forts ouvrissent le feu d'un moment à l'autre sur Karakoï et Karakaja.
Or, les forts ne tirèrent nullement et pour cause!… Ivana, La Candeur, Rouletabille et Vladimir furent les premiers à entrer dans le fort de Raklitza. Ils y trouvèrent simplement quatre pièces de gros calibre qui n'avaient pas brûlé une gargousse, leurs servants s'étant enfuis en même temps que les derniers éléments d'infanterie que les Turcs y avaient laissés!…
Ce furent les reporters qui avisèrent du fait les soldats et leur dirent qu'ils pouvaient avancer sans crainte. Les officiers ne voulaient pas le croire, mais il fallut bientôt qu'ils se rendissent à l'évidence!