De part et d'autre, le chagrin fut égal; Voltaire était désolé de voir s'éloigner ce jeune compagnon auquel il s'était sincèrement attaché et dont la présence interrompait l'éternel tête-à-tête avec Mme Denis. Le chevalier était inconsolable de quitter l'homme illustre auprès duquel il eût voulu passer sa vie. Enfin on se quitta enchantés les uns des autres, en se promettant un revoir prochain et de tromper les longueurs de l'absence en s'écrivant de temps à autre.
En arrivant à Lunéville, Boufflers fut fort étonné d'apprendre que les lettres écrites au jour le jour pendant son voyage avaient été fort appréciées à la Cour de Stanislas, qu'on les avait même jugées dignes d'être envoyées à Paris, où elles n'avaient pas eu moins de succès, et que de l'avis de tous on les regardait comme des chefs-d'œuvre du style épistolaire.
CHAPITRE XXV
1763-1765
Mort de Bébé.—Brouille du Roi avec le Père de Menoux.—Installation de Tressan à la Cour de Lorraine.—Les dernières années du Roi.—Sa tristesse.—Ses amusements: la chasse, la pêche, le trictrac.—Le jeu à la Cour.—Le Faro.— Les plaisanteries du Roi.—Visites de Le Kain et delà princesse Christine.—La fête du Roi.—L'Académie de Nancy.
En 1764, Stanislas eut le chagrin de voir s'éteindre sous ses yeux un des êtres les plus aimés de son entourage.
Depuis deux ans, la santé de Bébé allait en déclinant; c'est en vain que le Roi avait eu recours à la science des plus habiles médecins, c'est en vain qu'il avait tout essayé pour prolonger une existence qui lui était chère, tout avait échoué devant l'inexorable consomption.
La dernière année de sa vie, et bien qu'il n'eût que vingt-deux ans, Bébé n'était plus qu'un vieillard décrépit et à peine pouvait-on lui arracher quelques paroles. Quand il faisait très chaud, on le sortait un peu au soleil; alors il paraissait se ranimer et il essayait de faire quelques pas. Au mois de mai, il eut un rhume accompagné de fièvre; il se guérit, mais il resta dans un état de véritable léthargie; son agonie fut longue, il ne mourut que le 9 juin.
Stanislas éprouva un véritable chagrin de cette fin prématurée et il voulut que l'on rendît à son nain des honneurs dignes de l'affection qu'il lui portait. Il ordonna de déposer ses restes dans l'église des minimes de Lunéville, où il fit élever à sa mémoire une petite pyramide surmontée d'une urne funéraire. Sur une plaque de cuivre on grava le portrait du défunt et au-dessous se lisait cette épitaphe:
D. O. M.