La situation de Voltaire est des plus singulières; on sent qu'il avance à pas comptés, qu'il n'ose pas rentrer en France ou tout au moins s'éloigner de la frontière, de façon, à la moindre alerte, à pouvoir échapper à ses persécuteurs: en même temps il tâte le terrain de tous côtés, il voudrait bien trouver un asile, posséder enfin un abri où reposer sa tête; cette vie éternellement errante, exposée aux caprices des hôtes chez lesquels il réside, lui est devenue odieuse; il a assez de l'hospitalité, même royale.
Il possédait une rente viagère sur un bien du duc de Wurtemberg, à Harbourg, près de Neuf-Brisach; un instant il pensa à se faire bâtir un asile sur ce terrain: en même temps il négociait avec Mme de Lutzelbourg l'achat du château de feu son frère, à Ober-ker-Ghein; il lui promettait même un petit quatrain comme pot-de-vin si elle réussissait dans sa négociation; d'un autre côté, d'Argental lui proposait l'acquisition du château de Sainte-Payaie, à quatre lieues d'Auxerre.
Le 2 octobre, Voltaire quitta Strasbourg pour venir à Colmar, et se trouver ainsi plus près des domaines du duc de Wurtemberg. A ce moment le fameux libraire de la Haye, Jean Néaulme, publiait l'Histoire universelle sous le nom même de Voltaire. Le philosophe a beau protester que cette histoire n'est pas de lui, qu'on a abusé de son nom, que la publication est tronquée, falsifiée, etc., personne ne croit à ses dénégations et le scandale est grand. Effrayé, Voltaire écrit une lettre attendrissante à Mme de Pompadour pour se disculper; mais la marquise lui répond séchement que le Roi ne veut pas de lui à Paris et qu'il ait à en rester éloigné.
Cette dure réplique était aussi menaçante pour le présent que pour l'avenir, mais comme il ne fallait à aucun prix passer pour un homme en disgrâce, Voltaire n'hésite pas à écrire à ses innombrables correspondants que ce sont les bontés de la Cour de Versailles qui lui ont fait quitter la Prusse, qui l'ont rappelé en France, dont sa santé seule le tient éloigné.
La réponse de Mme de Pompadour, qu'il crut dictée par les jésuites, inspira à l'exilé les plus graves inquiétudes. La Compagnie de Jésus jouissait en Alsace d'une influence considérable. Le philosophe s'imagina qu'il ne s'y trouvait pas en sûreté. Il lui vint alors une autre idée qui peut-être allait le tirer d'embarras.
Colmar était près de la Lorraine. N'était-ce pas bien tentant de voir si, par hasard, on ne l'accueillerait pas avec joie dans ce pays dont il avait fait les délices quelques années auparavant? Mais à qui s'adresser?
Il y avait un homme très influent sur l'esprit du Roi et qui avait toujours fait au philosophe une guerre acharnée, c'était le Père de Menoux. Si le jésuite avait adouci son opposition et manifestait des sentiments meilleurs, il n'y avait plus d'obstacle. Voltaire pouvait hardiment se présenter, il était sûr de trouver à Lunéville un bienveillant accueil.
Prenant prétexte de difficultés soi-disant soulevées par un jésuite de Colmar nommé Mérat, Voltaire écrit donc au Père de Menoux pour lui demander son appui, et en même temps il lui décoche les plus délicates flatteries ainsi qu'à la Société à laquelle il a l'honneur d'appartenir.
«Colmar, 17 février 1754.
«Vous ne vous souvenez peut-être plus, mon révérend Père, d'un homme qui se souviendra de vous toute sa vie. Cette vie est bientôt finie. J'étais venu à Colmar pour arranger un bien assez considérable que j'ai dans les environs de cette ville. Il y a trois mois que je suis dans mon lit.