L'intention était excellente, le but louable; mais la cour de Lunéville, à tout prendre, n'était pas un milieu très favorable pour des jeunes gens, et Mme de Boufflers n'eut peut-être pas à se louer beaucoup de sa détermination.

Son fils aîné était naturellement destiné à l'état militaire; par l'influence de Stanislas, il fut envoyé de bonne heure à Versailles et élevé avec le dauphin, dont il était le menin. On ne pouvait espérer pour lui un avenir plus brillant.

La fille fut élevée au château de Lunéville près de sa mère; on la voyait sans cesse à la cour où elle avait reçu le surnom assez prétentieux de «la divine mignonne[ [96]

De même que le fils aîné était destiné à l'état militaire, non moins naturellement on destinait le fils cadet à la carrière ecclésiastique. Lui aussi devait trouver dans cette voie un avenir brillant, car il était bien à supposer que Stanislas ne le laisserait manquer ni de dignités ni de bénéfices.

L'enfant, comme sa sœur, était élevé à la cour. Probablement en raison de l'élégance de ses manières, on lui avait donné le gracieux surnom de «Pataud».

Quand «Pataud» commença à grandir et qu'on put l'enlever aux mains des femmes, Mme de Boufflers songea à lui donner un précepteur. Puisque l'enfant était destiné à l'état ecclésiastique, quoi de plus naturel que de confier son éducation à un abbé qui, tout en formant son esprit, saurait le préparer à remplir dignement son futur sacerdoce.

Ainsi pensa Mme de Boufflers, et après bien des hésitations son choix s'arrêta sur un certain abbé Porquet[ [97] dont on lui avait vanté les qualités et qui après des études assez brillantes avait été maître particulier au collège d'Harcourt. C'était bien le plus étrange abbé qu'on pût imaginer. Quand nous le connaîtrons, nous devinerons ce que son élève a pu devenir sous une pareille direction et nous ne nous étonnerons pas si le jeune chevalier a si mal ou plutôt si bien profité de ses leçons.

L'abbé Porquet était un tout petit homme, de la plus mauvaise santé et qui n'avait que le souffle. Il disait de lui-même: «En vérité, je crois que ma mère m'a triché, elle m'a mis au monde empaillé.» Il avait l'air froid et compassé, mais il était d'une propreté extrême; sa perruque, son rabat, tous ses vêtements étaient toujours dans un ordre si parfait qu'il ressemblait à une gravure de modes, ce qui lui attirait bien des plaisanteries.

Il était du reste pétri d'esprit et se montrait fort agréable dans le monde. Ces qualités enchantèrent Mme de Boufflers, lui firent oublier le but plus sérieux qu'elle recherchait en le prenant; au bout de peu de temps, le précepteur passait au second plan: elle ne voyait plus que l'homme aimable, gai, spirituel et qui contribuait à l'agrément de la société qui gravitait autour d'elle.

Bientôt l'abbé fut si apprécié que la marquise voulut lui obtenir ses entrées à la cour. Mais à quel titre les demander? L'embarras ne fut pas long. Stanislas n'avait-il pas besoin d'un aumônier? Il en avait déjà plusieurs. Qu'importe. Abondance de biens ne peut nuire. Et voilà Porquet aumônier du roi de Pologne, pourvu de fonctions officielles, émargeant au budget comme Panpan. Il n'en fut pas plus fier.