Dans ses promenades, il se plaisait à interroger familièrement les paysans qu'il rencontrait; à causer avec eux de leur famille, de leurs besoins, de leurs récoltes, des nouvelles qui pouvaient les intéresser. Un jour, aux environs de Toul, il arrête un paysan et lui demande comment va l'évêque de la ville, qui était malade: «Monseigneur fait dans ses culottes, répond le paysan troublé par la dignité royale, mais il n'en est pas moins plein de respect pour Votre Majesté.»

Il était généreux et compatissant; jamais un infortuné ne fit en vain appel à sa charité. Il ne se contentait pas de soulager les maux de ceux qui avaient recours à lui, il allait souvent au-devant des besoins de ses sujets. Il faisait distribuer gratuitement les remèdes aux indigents et fournissait secrètement de larges aumônes aux pauvres honteux. Dans toutes les villes importantes il avait établi des greniers d'abondance pour les années de disette. On le vit fréquemment faire des avances aux négociants que frappaient des malheurs immérités et il avait établi de ses propres fonds, à Nancy, une caisse de commerce à la disposition des magistrats municipaux.

Sa bonté ne le cédait en rien à sa bienfaisance, et on cite de lui des traits bien faits pour lui attacher les cœurs de ceux qui l'entouraient.

Comme il réglait l'état de sa maison[ [98], il donna l'ordre de porter sur la liste des pensionnaires un officier français qui lui avait donné des preuves d'attachement. «En quelle qualité Votre Majesté veut-elle qu'il figure sur la liste?» demanda Alliot inquiet des libéralités du prince. «En qualité de mon ami», répondit le roi en souriant.

On raconte qu'un certain jour un nommé Jacques, palefrenier du château, pénétra jusque dans le cabinet du prince. Ce dernier, occupé à rédiger des dépêches importantes pour la cour de France, ne l'apercevait pas. Jacques se mit à tousser et à faire du bruit avec ses sabots. Stanislas, pensant que c'était son valet de chambre, continua son travail. Jacques à la fin perdit patience et désespérant de se faire remarquer, prit le premier la parole: «Sire, dit-il, je suis Jacques.»—«Et que fait Jacques ici? dit le roi en souriant. Pourquoi Jacques si matin? Il faut donc que je quitte le roi de France et mes affaires pour écouter maître Jacques? Allons, dis-moi ce que tu veux.» Jacques exposa sa requête: sa femme était accouchée, et, bien qu'étant, elle aussi, au service du roi, elle n'avait pas le moyen de payer les mois de nourrice. «Eh bien, dit Stanislas avec bonhomie, va trouver Alliot de ma part et dis-lui de te porter pour 50 écus de gratification que je te fais pendant trois ans, pourvu que tu t'acquittes bien de ton service[ [99]

C'est par de pareils traits, répétés et colportés, que Stanislas conquérait tous les cœurs.

Le roi de Pologne était volontiers facétieux dans la conversation et il possédait à un rare degré l'esprit de repartie.

Le Père de Menoux cherchait souvent à abuser de la crédulité du roi et il croyait y réussir; mais Stanislas ne se laissait tromper que quand il le voulait bien. Un jour, en présence du jésuite, il répondait en riant à un peintre qui faisait son portrait et ne parvenait pas à saisir la ressemblance: «Adressez-vous donc au Père de Menoux que voilà si vous voulez bien m'attraper.»

Il visitait un jour les travaux de reconstruction de l'aile du château longeant le canal et qui avait été détruite en 1744 par un incendie. Quelques jeunes officiers de la garnison de Nancy l'accompagnaient. L'un d'eux, à la vue des tailleurs de pierre courbés sur leur travail, dit assez haut pour être entendu: «Voilà des bûches qui martèlent des pierres.»—«Vous vous trompez, dit le roi sévèrement; tous les hommes ont une valeur relative, quelle que soit leur condition.»

Puis, il se mit à interpeller familièrement les ouvriers, les interrogeant avec bonhomie. Tout à coup, il dit à l'un d'eux: «Que pensez-vous des militaires? Sans doute vous les estimez bien au-dessous des maçons?»—«Certainement, lui répondit l'ouvrier, puisque les maçons sont faits pour édifier et que les militaires ne sont bons qu'à détruire. Votre Majesté n'ignore pas que pour préserver une muraille faite par des maçons, on fait souvent sauter un grand nombre de militaires.»—«Entendez-vous, Messieurs, dit le roi ravi, en se tournant vers les officiers; entendez-vous comme les bûches parlent?»