CHAPITRE XV

Brouille entre Mme de Boufflers et Saint-Lambert.—Liaison de Saint-Lambert avec Mme du Châtelet.

Nous avons vu dans un précédent chapitre l'intrigue de Mme de Boufflers et de Saint-Lambert, intrigue qui n'avait pas échappé au vieux roi et qui avait même provoqué sa jalousie. Saint-Lambert, comme tous les amoureux, quand on le chassait par la porte, rentrait par la fenêtre. Les deux amants avaient donc continué à se voir, mais leurs rencontres étaient moins fréquentes et il leur avait fallu recourir à d'étranges subterfuges.

L'arrivée de Voltaire et de la divine Émilie à Lunéville n'avait rien changé à la situation. A l'occasion des fêtes données en leur honneur, Saint-Lambert put venir plus souvent et se montrer quelquefois à la cour. On le voyait toujours le soir aux soupers de Mme de Boufflers, les intimes qui y assistaient étant tous dans la confidence. La marquise présenta naturellement le jeune officier à Mme du Châtelet, et, avec la franchise qui la caractérisait, elle ne lui dissimula nullement les tendres liens qui les unissaient.

Si Saint-Lambert s'était imaginé qu'il serait plus heureux que ses devanciers, il ne tarda pas à être désabusé. De même qu'il avait enlevé au pauvre Panpan une enviable situation, de même il vit bientôt poindre l'étoile qui allait le supplanter.

Il y avait alors à la cour un certain vicomte d'Adhémar, de la famille de Marsannes[ [114], que Mme de Boufflers paraissait apprécier beaucoup et que Stanislas voyait également de très bon œil. Cette faveur troublait fort Saint-Lambert, l'inquiétait. Il en était malheureux, désolé, et il n'avait pas la force de caractère de cacher sa souffrance.

Que les temps sont changés! Le jeune poète ne consacre plus ses vers à louer la maîtresse adorée. Sa muse ne lui inspire plus que reproches et récriminations. Il compose encore des madrigaux; mais il a peine à dissimuler son dépit et la jalousie qui le dévore:

Ces rivaux que l'Amour auprès de vous rassemble

M'inquiètent, Thémire, et ne sont pas heureux;