Cette amitié que rien ne peut m'ôter,

Ce goût si vif que le plaisir enflamme:

Ces sentiments sont l'âme de mon âme;

Si je les perds, je cesse d'exister.

Voilà à quelle situation critique étaient réduites les amours de Saint-Lambert pendant les premiers temps du séjour de Voltaire et de Mme du Châtelet à Lunéville.

Pour que l'on s'explique clairement les événements qui vont se dérouler, il importe de bien préciser également les rapports réciproques du philosophe et de la divine Emilie à la même époque.

Ils vivent ensemble depuis quinze ans, mais si, en apparence, leurs relations sont restées les mêmes, leur intimité s'est singulièrement refroidie. Le poète n'en souffre pas et ne s'en plaint pas davantage, au contraire; mais on n'en peut dire autant de Mme du Châtelet; dans une lettre à d'Argental elle expose son état d'âme avec beaucoup de franchise et de finesse:

«J'ai reçu de Dieu, écrit-elle, il est vrai, une de ces âmes tendres et immuables qui ne savent ni déguiser, ni modérer leurs passions; qui ne connaissent ni l'affaiblissement ni le dégoût, et dont la ténacité sait résister à tout, même à la certitude de n'être pas aimée; mais j'ai été heureuse pendant dix ans par l'amour de celui qui avait subjugué mon âme, et ces dix ans, je les ai passés tête à tête avec lui, sans aucun moment de dégoût et de langueur; quand l'âge, les maladies, peut-être aussi la satiété de la jouissance, ont diminué son goût, j'ai été longtemps sans m'en apercevoir: j'aimais pour deux; je passais ma vie entière avec lui; et mon cœur, exempt de soupçons, jouissait du plaisir d'aimer et de se croire aimé. Il est vrai que j'ai perdu cet état si heureux et que ça n'a pas été sans qu'il m'en ait coûté bien des larmes.

«Il faut de terribles secousses pour briser de telles chaînes: la plaie de mon cœur a saigné longtemps. J'ai eu lieu de me plaindre et j'ai tout pardonné; j'ai été assez juste pour sentir qu'il n'y avait peut-être au monde que mon cœur qui eût cette immuabilité qui anéantit le pouvoir du temps; que si l'âge et les maladies n'avaient pas entièrement éteint ses désirs, ils auraient peut-être encore été pour moi, et que l'amour me l'aurait ramené enfin; que son cœur, incapable d'amour, m'aimait de l'amitié la plus tendre, et m'aurait consacré sa vie. La certitude de l'impossibilité du retour de son goût et de sa passion, que je sais bien qui n'est pas dans la nature, a amené insensiblement mon cœur au sentiment paisible de l'amitié, et ce sentiment, joint à la passion de l'étude, me rendait assez heureuse.

«Mais un cœur si tendre peut-il être rempli par un sentiment aussi paisible et aussi faible que celui de l'amitié?...»