Jusqu'à présent aucun nuage n'est venu troubler le ciel bleu de Mme du Châtelet: il ne va plus en être de même. A peine rétabli, Saint-Lambert manifeste quelque indifférence, et son amie s'en alarme. Tantôt il se montre «froid et galant»; ce n'est point l'affaire de la marquise. Je vous aime mieux «colère et tendre», lui écrit-elle.

Tantôt elle lui dit avec reproche que ses lettres «accourcissent» tous les jours comme ses visites. «Voilà de quoi il faut être repentant», ajoute-t-elle gracieusement. Quelquefois elle est jalouse de Panpan qui est plus gâté qu'elle:

«Assurément, Panpan a eu la préférence sur moi aujourd'hui et j'aurai bientôt compté les lettres que vous m'avez écrites. Si vous voulez cependant être seul et trouver un moyen de n'avoir plus de visites, je pourrai vous aller voir cet après-midi. Si cela vous fait le moindre mal de sortir, j'irai chez vous. Je suis chez moi et j'y suis toute seule.»

Il faut le reconnaître, les reproches de Mme du Châtelet sont tous sous une forme aimable et tendre:

«Puisque vous êtes éveillé, pourquoi ne venez-vous pas me voir, puisque je suis seule?... Vos œufs au bouillon vous attendent, et moi aussi; mais je ne suis pas aussi froide qu'eux. Voulez-vous ne me voir que quand nous ne pourrons pas être seuls? La plus grande marque d'indifférence qu'on puisse donner, c'est de n'être pas avec ceux qu'on aime quand on le peut sans indécence.»

Mais Saint-Lambert ne s'émeut pas pour si peu; il reste froid et guindé. La marquise, qui s'est cru aimée, laisse éclater son chagrin et elle s'emporte en reproches, en récriminations, en scènes de jalousie. Puis elle a des remords, s'excuse, s'accuse; enfin commence pour elle une triste existence de trouble, d'agitation et d'incohérences qui ne devait cesser qu'avec sa vie.

«Que je regrette avoir été injuste hier et de n'avoir pas employé tout le temps que nous avions à être ensemble à jouir de votre amour charmant qui fait le bonheur de ma vie! Pardonnez-le-moi. Songez que je ne désire d'être aimable, tendre, estimable, que pour être aimée et estimée de vous; je pousse sur cela ma délicatesse à l'excès, mais doit-elle vous déplaire? Je connais mes défauts, mais je voudrais que vous les ignorassiez. Ce que je voudrais surtout, c'est savoir si vous avez passé une bonne nuit et que votre cœur est le même pour moi.

«Vous m'avez écrit cinq lettres hier. Quelle journée! et que j'ai bien tort d'en avoir corrompu la fin!... Adieu. Aimez qui vous adore, mais aimez-la autant qu'hier dans la journée et oublions la soirée.»

Pendant que se déroulaient ces divers incidents, la vie joyeuse de Lunéville suivait son cours plus que jamais. Tous les jours on invente de nouvelles distractions: promenades à cheval, dîners au kiosque, à Chanteheu, à Jolivet, promenades sur le canal, représentations dramatiques, etc., etc. Voltaire et son amie sont de toutes les fêtes. Le philosophe, qui continue à vivre dans une quiétude parfaite, croit le moment opportun de célébrer une fois de plus les vertus d'Émilie, et il lui adresse ces vers:

Il est deux dieux qui font tout ici-bas;