—Sire, cela ne se peut pas dire en un moment; donnez-moi une audience d'un quart d'heure et ne dites pas que je vous l'ai demandée.

Le roi promit et se retira.

Mme du Châtelet, ravie, écrit à son amant:

«Je ne sens que le plaisir de vous donner la plus grande marque d'amour qu'on puisse recevoir de sa maîtresse; je n'en rougirai jamais si vous le méritez.»

Aussitôt après le dîner, Mme du Châtelet eut l'audience qu'elle avait sollicitée. Sans s'embarrasser dans les périphrases, elle aborda nettement le sujet qui lui tenait au cœur.

—Sire, dit-elle, je vais vous confier un grand secret; mais je vis avec vous avec tant de liberté, vous me marquez tant de bonté et d'amitié, que je crois vous devoir ma confiance. Il y a quelqu'un qui est fort amoureux de moi et qui est au désespoir de ne point aller à Commercy. J'en suis si touchée que je ne puis me dispenser de vous demander de l'y mener. Vous savez qu'il n'y a point de femme qui se fâche de ce sentiment. Je vous avoue que ceux qu'il a pour moi me touchent beaucoup, et que j'ai beaucoup de chagrin de celui que ce voyage lui cause.

Le roi répondit:

—Je trouve très bon qu'il vienne me faire sa cour à Commercy; il n'a qu'à y venir.

—Mais où le logerez-vous?

—Il n'a qu'à loger chez le curé, comme à l'autre voyage, riposta le roi; d'ailleurs, ce voyage-ci sera fort court, et, ne l'ayant pas mis du commencement, cela paraîtrait singulier et ferait tenir des propos. Ces petits voyages causent mille tracasseries et sont la source de mille chipotages.