Mme du Châtelet se plaint amèrement de son caractère, de ses injustices continuelles; elle supporte tout parce qu'elle est sous sa dépendance et qu'elle peut la séparer de son ami; elle pousse même la patience jusqu'à feindre de ne rien sentir; elle continue à lui témoigner mille amabilités, à lui faire réciter ses rôles, etc., mais tout est en pure perte.
Comme, malgré leurs rencontres fréquentes, Mme du Châtelet écrit sans cesse à Saint-Lambert, nous sommes au courant des soucis de son existence:
«L'aigreur et la fureur continuent; il n'y a rien à faire avec un tel caractère que de l'éviter et de rougir de l'avoir aimé, surtout moi qui n'avais pas pour excuse l'illusion du goût et de l'amour, et qui cependant la regrette peut-être plus que vous.
«Je vais à une heure à la Fontaine Royale à cheval; vous devriez y venir. Mme de Boufflers n'en aura ni plus ni moins d'humeur. Elle ne veut aller au théâtre que pour jouer. Cela vous fera du bien et me fera un plaisir extrême. Il y a mille ans que je ne vous ai vu. Vous trouverez chez moi un morceau pour manger... Je vous adore et je vous aime enfin pour vous aimer toujours.»
Les préoccupations et les ennuis que lui donnait l'irritabilité de Mme de Boufflers furent compensés pour Mme du Châtelet par un grand bonheur. Le roi, qui était décidément très désireux d'être agréable à la marquise, finit enfin par lui donner la satisfaction qu'elle désirait. Il créa pour M. du Châtelet la charge de grand maréchal des logis de la cour avec 2,000 écus d'appointements, partageables entre le mari et la femme. En même temps, il nomma M. de Bercheny grand écuyer. Cette solution combla de joie la marquise; désormais, elle était assurée de pouvoir vivre en Lorraine, elle ne quitterait plus Saint-Lambert; bref, c'était à ses yeux le bonheur parfait. Elle écrit, ravie, à d'Argental: «Je ne puis trop me louer des bontés du roi de Pologne; assurément, je lui serai attachée toute ma vie.»
C'est pendant les derniers jours du séjour à Commercy que se place un incident tragique et comique à la fois.
Tout allait le mieux du monde: Mme du Châtelet était ravie d'avoir obtenu pour son mari la situation qu'elle souhaitait; elle était radieuse d'avoir retrouvé son cher Saint-Lambert; les fêtes succédaient aux fêtes. Il n'y avait qu'une ombre au tableau: c'étaient les mauvaises humeurs de Mme de Boufflers; mais la divine marquise avait fini par en prendre son parti.
Dans son ravissement, elle ne se contentait pas de voir Saint-Lambert chez le curé; elle l'attirait chez elle et très imprudemment ne lui ménageait pas les preuves de sa tendresse.
Un après-midi, sur le tard, elle se trouvait avec le bel officier dans un petit salon de son appartement; les persiennes mi-closes favorisaient les doux épanchements. Soit hasard, soit jalousie, Voltaire entre sans se faire annoncer; il traverse l'appartement, pénètre brusquement dans le petit salon et trouve Mme du Châtelet et Saint-Lambert dans une situation qui ne pouvait laisser le moindre doute sur la nature de leurs occupations.
A cette vue, le philosophe indigné ne peut se contenir; il accable d'invectives sa divine amie et il ne ménage pas davantage son partenaire. La marquise éperdue ne sait que répondre; mais Saint-Lambert, après un moment d'émotion, se ressaisit. Il dit à Voltaire de sortir s'il n'est pas content; que, du reste, il se tient à sa disposition et lui rendra toutes les raisons qu'il voudra.