Voltaire, après s'être d'abord bouché les oreilles, se laissait peu à peu frapper par la puissance de ces arguments, convaincre par cette rude logique; sa colère s'apaisait. La marquise n'avait pas fini de plaider qu'il lui tendait les bras.
—Ah! madame, dit-il, vous aurez toujours raison; mais, puisqu'il faut que les choses soient ainsi, du moins qu'elles ne se passent point devant mes yeux.
La réconciliation accomplie, Mme du Châtelet embrasse Voltaire, le supplie encore de tout oublier, et elle se retire. De là elle court chez Saint-Lambert qu'elle doit calmer à son tour, car il se prétend offensé et, conformément aux lois de l'honneur, il veut tout pourfendre, tout massacrer. A force de supplications, de tendresse, Émilie finit par lui faire entendre raison et obtenir qu'il ira faire auprès de Voltaire une démarche de conciliation. Le lendemain, en effet, Saint-Lambert, assez penaud, se présente chez le philosophe et balbutie quelques excuses; Voltaire, qui a retrouvé toute sa philosophie, ne le laisse pas achever; il l'embrasse et lui dit:
—Mon enfant, j'ai tout oublié, et c'est moi qui ai eu tort. Vous êtes dans l'âge heureux où l'on aime, où l'on plaît; jouissez de ces instants trop courts: un vieillard, un malade comme je suis, n'est plus fait pour les plaisirs.
Le soir même, le trio soupait chez Mme de Boufflers, et, à partir de ce moment, Voltaire, Mme du Châtelet et Saint-Lambert vécurent dans la plus parfaite harmonie. Voltaire composa même sur ce singulier incident de sa vie un petit acte fort badin; malheureusement il en a détruit le manuscrit[ [128].
Ce faux «ménage à trois», d'un accord commun, qui paraît si choquant à nos mœurs plus réservées, n'avait rien qui effrayât nos ancêtres; de même que Voltaire, le premier émoi passé, avait trouvé plaisant de composer une petite comédie sur sa mésaventure, de même Saint-Lambert ne dédaigna pas d'écrire un conte iroquois, les Deux Amis, où il vante les avantages et l'agrément de l'amour à trois.
La nouvelle est assez piquante et assez caractéristique des mœurs de l'époque pour mériter une brève description:
Deux jeunes Iroquois, Tolho et Mouza, élevés l'un près de l'autre, étaient liés par la plus étroite amitié. Non loin de leur cabane vivait une jeune fille vive, aimable et gaie, Erimée. Tolho et Mouza s'éprirent peu à peu pour elle de l'amour le plus violent. Comme ils s'aimaient trop pour se rien cacher, ils se firent bientôt l'aveu de leur passion réciproque. Cette confidence les plongea tout d'abord dans un morne désespoir, désespoir si profond qu'ils ne songeaient plus qu'à se précipiter dans le fleuve voisin, pour y trouver le repos et l'oubli éternel.
Puis, la réflexion aidant, ils en arrivèrent l'un et l'autre à une solution moins radicale.
«Pourquoi, se disait Tolho, ne pourrais-je partager les plaisirs de l'amour avec l'ami de mon cœur, l'ornement de ma vie?»