«Je passe ma vie à pleurer votre infidélité et à cacher mes larmes à qui pourrait me venger... Pour m'en récompenser, vous me faites mourir de douleur, moi et ce qui doit vous être cher. Vous pouvez tout finir d'un mot, et vous me le refusez. Ce mot est que vous m'aimez, mais si vous ne m'aimez plus, ne me le dites jamais...»


Comment peut-il la trahir pour une femme qui lui a fait tant d'outrages, dont le cœur est si peu fait pour le sien! Comment peut-il la sacrifier à la faveur!

Ce qu'il y a de plus pénible, c'est la contrainte à laquelle Mme du Châtelet se trouve condamnée et la violence qu'elle doit se faire pour dissimuler ses sentiments secrets. En apparence, elle est toujours au mieux avec Mme de Boufflers, et elle lui écrit par chaque poste.

Alors qu'elle devrait l'accabler de reproches, elle ne lui laisse voir que l'amitié la plus tendre. C'est un véritable supplice.

Si Mme du Châtelet était vindicative, elle pourrait, d'un mot, tout finir. Elle n'aurait qu'à mettre le vicomte au courant de ce qui se passe, il partirait sur-le-champ. Que deviendrait Mme de Boufflers devant ce témoin embarrassant?

L'existence de la divine Émilie est donc fort triste. Outre les maux et les incommodités de son état, elle n'a pas une minute de tranquillité. Elle écrit tous les jours à Saint-Lambert, souvent plusieurs fois par jour; elle écrirait, même s'il ne devait pas lire ses lettres, pour avoir la consolation de lui parler et de confier au papier ses peines, ses inquiétudes et les transports de son cœur. Ses lettres interminables sont un tissu d'incohérences, de reproches, de tendresses, de menaces et de marques d'amour.

«Je sens que je vous excède de mes lettres», lui mande-t-elle naïvement; mais elle continue de plus belle à l'en accabler.

«Je vous ai écrit vingt-trois lettres, et je n'en ai reçu que onze. Ce serait bien autre chose, si on comptait par page!...»

«J'aime mieux mourir que d'aimer seule; c'est un trop grand supplice...»