Puis il se pique de jalousie. Il reproche amèrement à Mme du Châtelet de l'oublier et tantôt d'être en coquetterie avec le chevalier de Beauvau, tantôt avec le comte de Croix. Il en paraît même si affecté qu'il la menace nettement d'une rupture.
La pauvre femme répond tristement:
«Comment pourrais-je vous oublier? Cela m'est impossible, quand même vous m'y forceriez. Comment pourrais-je vous négliger? Vous êtes le commencement, la fin, le but et le sujet continuel de toutes mes actions et de toutes mes pensées.
«Tous mes sentiments sont durables; croyez-vous que les impressions que m'ont faits vos soupçons, votre dureté, l'idée que vous avez pensé à me quitter, que vous me l'avez écrit, que vous avez risqué ma santé et ma vie, et cela sans aucun fondement, sans que j'eusse le moindre tort, même sans me le dire, car ce n'est qu'à la troisième lettre que vous êtes entré en explications; croyez-vous, dis-je, que tout cela soit effacé?... Vous avez bien à réparer avec moi; ne négligez pas de fermer les plaies de mon cœur... Vous m'avez tellement déchirée, vous paraissez vous en repentir si peu, vous ne paraissez pas même l'avoir senti.»
Mais si Saint-Lambert est détaché d'elle, les sentiments de Mme du Châtelet sont restés immuables et elle rendra le bien pour le mal; elle fera tout au monde pour l'homme qu'elle a aimé, qu'elle aime toujours passionnément. Le roi de Pologne doit venir prochainement à Trianon; les nouvelles assiduités de Saint-Lambert auprès de Mme de Boufflers ont dû certainement lui donner de l'humeur et lui rendre ses soupçons anciens; elle fera tout au monde pour les dissiper: «Votre bonheur et votre fortune sont la seule manière de me consoler de votre perte», lui dit-elle.
Cependant, la marquise a besoin de connaître les véritables sentiments de Saint-Lambert, car il lui faut prendre des mesures et des arrangements pour ses couches; les fera-t-elle à Paris ou à Lunéville?
«C'est à vous de décider de mon sort. Je ne sais que penser de vos deux dernières lettres. Êtes-vous détaché de moi? Je ne le croirai que quand vous me l'aurez bien répété, et je sens que, si vous me le répétez, je ne m'en consolerai jamais. Mais je sais que l'amour et le goût ne se raniment point et je pleure en secret l'erreur de mon cœur.»
La pauvre femme s'humilie, elle demande pardon d'une lettre violente qu'elle a écrite: «Il est impossible, ajoute-t-elle, que vous n'ayez pas démêlé dans la fureur qui y régnait tout l'amour qui l'avait dictée.»
Saint-Lambert daigne pardonner et écrire un peu plus tendrement; aussitôt la marquise, ravie, oublie tous ses griefs; elle se croit aimée de nouveau; elle se calme, s'apaise et naturellement elle se décide à faire ses couches à Lunéville, ce qu'elle souhaite par-dessus tout.
Mais ce n'est pas tout de le désirer, il faut encore en avoir la permission; et comment l'obtenir sans la bienveillante intervention de Mme de Boufflers? Elle se décide alors à avouer à son amie une situation qu'elle lui a jusqu'à ce jour soigneusement dissimulée: