Quant à Mme du Châtelet, après avoir dîné avec le roi, elle se met au travail, et ne sort pas. Tout le jour, toute la nuit, elle reste plongée dans ses chiffres, avec l'espérance d'avancer son travail, et par suite son départ. Elle ne perd pas un moment. Elle sacrifie tous les plaisirs, elle ne voit plus ses amis, elle ne soupe même plus.
Sa santé, tant par suite de sa grossesse que des inquiétudes qui l'assiègent, est mauvaise; elle a des maux de cœur et des maux de tête incessants, et elle a dû se faire saigner à plusieurs reprises.
De nouveaux soucis viennent encore s'ajouter à ses préoccupations de travail et de santé. A peine Saint-Lambert a-t-il appris le départ de Stanislas qu'il est allé s'établir à Lunéville. Pourquoi, si ce n'est pour faire la cour à Mme de Boufflers?
Ce n'est pas tout encore. Soit par fantaisie, soit pour rompre plus aisément une liaison qui lui pèse, Saint-Lambert ne s'est-il pas avisé de vouloir prendre du service actif et de solliciter un poste de son grade dans un régiment de grenadiers?
Cette idée affole la marquise et la trouble jusqu'au fond de l'âme. «Prendre ce parti ou me quitter, c'est la même chose», dit-elle. Elle écrit à Saint-Lambert des lettres désolées et indignées; elle lui fait une description effrayante de ces grenadiers, où personne ne veut entrer, où personne ne veut rester, où l'on n'a pas de congés, etc., etc. S'il y entre, c'est la perte certaine de sa fortune et le malheur de sa vie. C'est «se casser le cou».
Elle lui dit avec colère: «Quel que soit le parti auquel vous vous arrêterez, cela m'a fait connaître votre cœur et voir à quoi vous me sacrifiez et dans quel temps et dans quelles circonstances! Je serais cependant assez faible pour vous le pardonner, mais croyez que je ne pourrai jamais l'oublier.»
L'égoïsme de Saint-Lambert est si exorbitant, si excessif qu'il en arrive à chercher querelle à sa maîtresse parce qu'elle fait venir des robes de Lorraine, dans le cas où elle ferait ses couches à Paris. Après des mois d'une patience méritoire, Mme du Châtelet finit par être exaspérée de pareilles exigences, et elle écrit:
«De quel droit osez-vous vous fâcher que je fasse venir mes robes d'été et exiger que j'accouche en Lorraine, vous qui n'êtes pas sûr de ne pas quitter la Lorraine pour toujours dans un mois, et qui seriez déjà à votre garnison en Flandre sans le refus du prince de Beauvau? Quoi, vous êtes assez personnel pour trouver mauvais que je ne m'engage pas irrévocablement à faire mes couches à Lunéville, et cela pour que j'y sois en cas que vous y restiez, et que je courre le risque d'y accoucher sans vous! Peu vous importe où je fasse mes couches si vous n'êtes pas à Lunéville. Vous voulez bien avoir la liberté de vous séparer de moi pour toujours, si c'est votre avantage; mais vous ne voulez pas que je reste ici quinze jours de plus, si ma santé ou mes affaires l'exigent. Oh! vous en voulez trop aussi! Je ne m'arrange pas pour partir ni le 20 ni le 25 de mai, ni jamais, que vous ne soyez décidé sur ces grenadiers, et votre indécision (que dis-je? ce n'est pas vous qui êtes indécis, puisque vous les demandez à cor et à cri) devrait me décider si j'avais un peu de courage.»
Malgré tout, malgré ses légitimes griefs, malgré l'ingratitude qu'il lui témoigne en cherchant à quitter la Lorraine, Mme du Châtelet s'occupe encore de la fortune de son ami et elle cherche, par tous les moyens, à l'empêcher de partir. Elle n'a pas perdu l'espoir de reconquérir son cœur, et elle met en jeu toutes les influences dont elle dispose pour lui obtenir un régiment en Lorraine: le régiment de Thianges.
Le prince de Beauvau, Mlle de la Roche-sur-Yon, Mme de Boufflers elle-même, sont sollicités tour à tour. Mais les difficultés sont grandes: Mlle de la Roche-sur-Yon prend l'affaire avec tant de nonchalance! il y a tant de faiblesse, de pusillanimité dans l'amitié du prince! Mme de Boufflers a le cœur excellent; mais elle ne met de chaleur à rien: «Il faudrait du courage, de l'obstination et on n'a rien de tout cela.» C'est Mlle de la Roche-sur-Yon qui est chargée d'intervenir auprès du roi. Mais au premier mot Stanislas, qui n'a pas pardonné à Saint-Lambert ses assiduités près de la favorite, déclare qu'il a de l'aversion pour lui, et il manifeste une telle humeur que la princesse n'ose pas recommencer.