Justement, en ce moment, il est assez vivement pourchassé, et cette détresse pécuniaire lui donne un accès de tendresse inusitée. La pauvre Mme du Châtelet, qui n'est plus habituée à ces galants propos, exulte littéralement:
«18 mai.
«Non, il n'est pas possible à mon cœur de vous exprimer combien il vous adore, l'impatience extrême où je suis de me rejoindre à vous pour ne vous quitter jamais...
«Que votre lettre du 12 est tendre! Qu'elle m'a fait éprouver de plaisir! Que j'en avais besoin! Il y avait huit jours que je n'avais reçu de vous que des lettres de bouderies.
«Ne me reprochez pas mon Newton; j'en suis assez punie. Je n'ai jamais fait de plus grand sacrifice à la raison que de rester ici pour le finir. C'est une besogne affreuse et pour laquelle il faut une tête et une santé de fer. Je ne fais que cela, je vous jure, et je me reproche bien le peu de temps que j'ai donné à la société depuis que je suis ici. Quand je songe que je serais actuellement avec vous!
«Je vous aime à la folie, je vous le dis trop, je vous le montre trop, et vous en abusez...
«Vous savez la manière dont le roi me traite et que la certitude de mes couches à Lunéville ne dépendait plus que de vous. Votre lettre d'aujourd'hui achève de me décider.»
Bien entendu, devant les marques d'attachement de son amant, Mme du Châtelet efface de son cœur tout sentiment de jalousie:
«Non, je n'ai plus de soupçons, je n'ai plus que de l'amour; il vous est si aisé de me les ôter, ces soupçons, que vous êtes bien coupable de me les laisser. C'est en m'écrivant des lettres tendres que vous les détruirez.»
Et comme on ne saurait trop faire pour un amant si passionné, non seulement elle lui envoie les cinquante louis qu'il lui a demandés et qu'elle a dû emprunter à M. de Paulmy; mais elle continue à remuer ciel et terre pour lui faire obtenir le régiment de M. de Thianges, qui n'en demande que deux cents louis; elle trouvera bien moyen de les lui procurer s'il est nécessaire.