La mort si imprévue de Mme du Châtelet jeta la consternation dans la cour de Lunéville, et en plongea tous les hôtes dans une morne tristesse. Le roi aimait beaucoup cette aimable femme si gaie, si pleine d'entrain: sa perte lui fut douloureuse. Mme de Boufflers pleurait une amie de longue date dont elle avait pu maintes fois, malgré quelques dissentiments passagers, éprouver la fidélité et l'attachement. Voltaire était anéanti par ce coup funeste; Saint-Lambert lui-même ressentait une véritable douleur, qui n'était pas exempte de remords.

Stanislas voulut que les plus grands honneurs fussent rendus à la dépouille mortelle de celle qui depuis deux ans avait si bien su contribuer à l'agrément de sa vie; toute la cour assista à ses funérailles. Le 11 septembre elle fut inhumée à Saint-Remy[ [142], la nouvelle église paroissiale de Lunéville; une grande dalle de marbre noir sans nom ni date indiquait seulement l'endroit où elle reposait[ [143].

Un accident assez singulier arriva pendant les obsèques. Pour sortir du palais, le cortège funèbre devait traverser la pièce du château où la «troupe de qualité» avait si souvent et tout récemment encore donné des représentations; à ce moment même et par une étrange fatalité, le brancard sur lequel la bière était placée se brisa et le corps fut précipité à terre, à la grande terreur des assistants. Le Père de Menoux ne manqua pas de souligner cette singulière coïncidence et de faire remarquer que l'accident s'était produit à l'endroit même où Mme du Châtelet avait

si souvent représenté ces spectacles que l'Église condamne.

Voltaire ne se contenta pas de pleurer la fidèle compagne de sa vie; il crut devoir prendre tous ses correspondants comme confidents de sa douleur. «Je n'ai point perdu une maîtresse, écrit-il à d'Argental; j'ai perdu la moitié de moi-même, une âme pour qui la mienne était faite, une amie de vingt ans que j'avais vue naître! Le père le plus tendre n'aime pas autrement sa fille unique!»

«C'est à la sensibilité de votre cœur que j'ai recours dans le désespoir où je suis», écrit-il à Mme du Deffant.

Les plaisanteries qui lui ont échappé au moment de l'accouchement de son amie deviennent pour lui de véritables remords:

«Si quelque chose pouvait augmenter l'état horrible où je suis, ce serait d'avoir pris avec gaieté une aventure dont la suite empoisonne le reste de ma misérable vie.»

Enfin le poète compose ce quatrain qu'il veut placer sous un portrait de sa divine amie:

L'univers a perdu la sublime Émilie.