Encore une fois il fallait fuir sans perdre une minute si l'on voulait éviter la Bastille. En décembre, Voltaire s'enfuyait en Hollande.

Enfin, en février 1737, Voltaire, ayant promis d'être sage, peut revenir à Cirey. Cette fois, les leçons du passé lui ont servi; il se tient coi et c'est à peine si l'on entend parler de lui. Il reste enfoui à Cirey pendant plus de deux ans, ne recevant des nouvelles de Paris que deux fois par semaine.

Sa nièce, Mme Denis, étant venue le voir, écrit avec chagrin:

«Je suis désespérée, je le crois perdu pour tous ses amis. Il est lié de façon qu'il me paraît presque impossible qu'il puisse briser ses chaînes. Ils sont dans une solitude effrayante pour l'humanité. Cirey est à quatre lieues de toute habitation, dans un pays où l'on ne voit que des montagnes et des terres incultes; abandonnés de tous leurs amis et n'ayant presque jamais personne de Paris.

«Voilà la vie que mène le plus grand génie de notre siècle; à la vérité, vis-à-vis d'une femme de beaucoup d'esprit, fort jolie, et qui emploie tout l'art imaginable pour le séduire.

«Il n'y a point de pompons qu'elle n'arrange, ni de passages des meilleurs philosophes qu'elle ne cite pour lui plaire. Rien n'y est épargné. Il en paraît plus enchanté que jamais.»

Tous deux, du reste, travaillaient à force: Voltaire, à ses ouvrages philosophiques, à la Pucelle, à ses tragédies; Mme du Châtelet, à ses travaux astronomiques.

Deux années passent ainsi comme un songe. Cependant, à la fin de 1738, Mme du Châtelet trouve utile d'apporter un peu de variété dans ce perpétuel tête-à-tête, et, d'accord avec le philosophe, elle engage Mme de Graffigny, que tous deux connaissent et apprécient, à venir faire un séjour à Cirey.

CHAPITRE VI
(1739)