«La tapisserie est à grands personnages, à moi inconnus et assez vilains. Il y a une niche garnie d'étoffes d'habits très riches, mais désagréables à la vue par leur assortiment. Pour la cheminée, il n'y a rien à en dire: elle est si petite que tout le sabbat y passerait de front. On y brûle environ une corde de bois par jour, sans que l'air de la chambre en soit moins cru. Des fauteuils du vieux temps, une commode, une table de nuit pour toute table; mais en récompense une belle toilette de découpures, voilà ma chambre que je hais beaucoup et avec connaissance de cause.

«Hélas! on ne saurait avoir à la fois tous les biens en ce monde. J'ai un cabinet tapissé d'indiennes qui ne l'empêchent pas de voir l'air par le coin des murs; j'ai une très jolie petite garde-robe sans tapisserie, fort à jour aussi, afin d'être assortie avec tout le reste.»

Mme de Graffigny a-t-elle au moins un gracieux horizon pour la consoler de la tristesse de son intérieur? Hélas! non. Une montagne aride, qu'elle touche presque de la main, bouche complètement la vue.

La vie à Cirey n'est pas très gaie pendant la journée: on prend le café vers onze heures dans la galerie de Voltaire qui reçoit ses hôtes en robe de chambre. Puis, à une heure, le philosophe, qui veut retourner à ses travaux, fait une grande révérence: c'est le signal du départ; chacun se retire dans sa chambre et reste seul jusqu'à neuf heures du soir. A ce moment, l'on soupe et l'on cause jusqu'à minuit.

Mais alors, quel charme! quelles délices! A cette heure, le philosophe n'a que vingt ans; il est inépuisable de verve, d'entrain; on ne se lasse pas de l'entendre. Quelle gaieté! quelle imagination plaisante! Il faudrait des volumes pour tout raconter. Et en même temps si aimable, si attentif, parlant sans cesse à Mme de Graffigny de ses amis, du cher Panpan, qu'il connaît et qu'il aime; de Desmarets, de Saint-Lambert, dont il admire les vers. Pas de soir où l'on ne boive à leur santé avec du fin amour!

Souvent, après le souper, Voltaire donne la lanterne magique «avec des propos à mourir de rire». Il fait toutes sortes de contes, de plaisanteries sur ses amis, sur ses ennemis. «Non, il n'y a rien de si drôle», s'écrie Mme de Graffigny enthousiasmée. Un soir, à force de tripoter le goupillon de la lanterne qui est remplie d'esprit-de-vin, le philosophe la renverse sur sa main, le feu y prend et voilà la main en flammes. Tout le monde se précipite, le feu est éteint en un rien de temps, et la main n'est que légèrement brûlée. Aussitôt Voltaire, qui ne se trouble pas pour si peu, reprend le divertissement et ses boniments étourdissants. Ces heures sont délicieuses et se prolongent souvent fort avant dans la nuit.

Le philosophe s'occupe de Mme de Graffigny d'une façon charmante; il lui cherche des livres, des amusements; il lui promet des lectures quand elle sera «bien sage»; il craint qu'elle ne s'ennuie, «comme si l'on pouvait s'ennuyer auprès de Voltaire! Ah! Dieu! cela n'est pas possible, s'écrie Mme de Graffigny dans son ravissement; je n'ai même pas le loisir de penser qu'il y a de l'ennui au monde; aussi je me porte comme le Pont-Neuf et je suis éveillée comme une souris. Serait-ce parce que je mange moins ou parce que j'ai l'esprit remué vivement et agréablement?..... Ce que je dors, je le dors comme un enfant. Enfin, je sens, par une expérience qui m'était presque inconnue, que l'occupation agréable fait le mobile de la vie».

On a pour Mme de Graffigny les attentions les plus délicates; celle à laquelle elle paraît le plus sensible, c'est qu'on paye les ports des lettres qu'elle reçoit: «Cela n'est-il pas bien galant?» dit-elle. Elle n'éprouve qu'un regret, c'est qu'on n'affranchisse pas aussi celles qu'elle adresse à ses amis.

Plus on voit Voltaire, plus on est étonné de son amabilité, de sa bonté. Il y a dans son caractère des côtés charmants, attachants au possible. Ainsi, il ne peut entendre parler d'une belle action sans attendrissement.

Un jour, Mme de Graffigny ayant raconté ses malheurs conjugaux et la triste histoire de sa vie, elle émeut si profondément son auditoire qu'elle s'impressionne elle-même et qu'elle a toutes les peines du monde à ne pas «brailler».—«Ah! quels bons cœurs! s'écrie-t-elle. La belle dame riait pour s'empêcher de pleurer; mais Voltaire, l'humain Voltaire, fondait en larmes, car il n'a pas honte de paraître sensible.»