Si Mme de Boufflers n'est plus, à cette époque, la toute jeune femme dont nous avons déjà fait le portrait; si les années lui ont déjà enlevé la fraîcheur de la prime jeunesse, elle n'en est pas moins restée fort séduisante et supérieure par son charme aux plus belles. Elle possède toujours une blancheur de teint éblouissante, des cheveux magnifiques, une taille divine, une figure d'enfant pleine d'agrément. La légèreté de sa démarche, l'élégance de ses manières, l'extrême vivacité de sa physionomie la rendent délicieusement jolie et agréable. Elle a près de trente-quatre ans; personne n'oserait lui en donner plus de vingt.
Son portrait physique est peu facile à faire, mais comment la peindre au moral? Elle est si vive, si alerte, si primesautière! Son âme est, comme sa physionomie, toujours en mouvement; on ne peut la saisir.
Elle est douée d'un esprit supérieur, à la fois fin, juste, gai, original. Tous ceux qui l'approchent sont unanimes à dire qu'il surpasse sa beauté. Et cependant, c'est la nature même; jamais aucun soin, aucun apprêt, aucune recherche.
Sauf avec ses amis les plus intimes, elle parle peu et on pourrait vivre des siècles avec elle sans se douter de sa rare instruction; elle craint de passer pour pédante; puis elle a toujours présente à la mémoire une maxime tirée des proverbes de Salomon: «Le silence est l'ornement de la femme.» Mais son silence même ne cache pas toujours son esprit; on le voit percer dans les mouvements de son visage «comme une vive lumière à travers un tissu délicat».
Quand elle parle, il lui est impossible de le faire sans originalité; toutes ses paroles sont inattendues, promptes, vives, pénétrantes. Elle est dans la conversation d'une extrême mobilité, et on lui reproche, non sans raison, de passer à chaque instant d'un sujet à un autre sans rien approfondir. Cela tient à ce qu'elle est douée d'une surprenante vivacité d'esprit et que la première apparition d'une idée la lui montre tout entière, dans tous ses détails et dans toutes ses conséquences.
Elle lit beaucoup, non pour s'instruire, mais pour s'exempter de parler. Ses lectures se bornent à un petit nombre de livres favoris qu'elle relit sans cesse: «Elle ne retient pas tout; mais il en résulte néanmoins pour elle à la longue une somme de connaissances d'autant plus intéressantes qu'elles prennent la forme de ses idées. Ce qui en transpire ressemble en quelque sorte à un livre décousu, si l'on veut, mais partout amusant et où il ne manque que les pages inutiles.»
Comme toutes les femmes habituées à dominer, la marquise est assez autoritaire, et elle supporte impatiemment les contrariétés; elle ne veut pas d'obstacles à ses fantaisies. Cela ne l'empêche pas d'avoir des amis très fidèles, très attachés et qui l'aiment profondément. Elle-même est une amie sûre et, bien qu'elle ait parfois de l'humeur, on ne peut lui reprocher de ne pas être constante dans ses attachements.
Elle est trop en vue pour ne pas exciter la jalousie et l'envie; mais elle semble ignorer ses ennemis et ne répond à la malveillance que par l'indifférence ou le mépris; quand elle est trop ostensiblement provoquée, elle riposte par quelque trait piquant, mais avec tant de grâce et de sang-froid qu'on voit bien que l'offense n'a pu l'atteindre.
Sans être méchante, elle a le trait mordant et, ses jours d'humeur, mieux vaut ne pas s'exposer à ses railleries: «Elle a plus souvent désespéré ses amants par ses bons mots que par ses légèretés», a écrit d'elle M. de Beauvau.
Une des plus nobles qualités de Mme de Boufflers est son désintéressement. Elle n'use de son pouvoir et de son influence qu'en faveur de ses amis. Bien que sa fortune soit plus que modeste, elle ne songe pas un instant à profiter de sa situation pour l'augmenter; elle ne demande jamais rien au roi et ne reçoit que les misérables 625 livres que lui valent par an ses fonctions de dame du palais. Quant à Stanislas, ravi de pouvoir se croire aimé pour lui-même, il ne songe pas un instant à dédommager la marquise de son désintéressement et de sa réserve.