Les deux hôtes les plus fidèles du château, ceux qui ne quittent jamais la duchesse, sont deux jésuites, l'un en exercice, l'abbé Guénard, le second, défroqué, Cerutti.

L'abbé Guénard est «gras comme un petit moine, gai, sémillant et courant ou plutôt volant comme un oiseau». Sa conversation est agréable, il a de l'esprit et il l'emploie le plus souvent à taquiner son ancien confrère, d'où des querelles épiques qui font la joie des assistants.

Cerutti, qui va jouer un rôle important dans notre récit, est ce jésuite que Stanislas avait attiré en Lorraine en 1760, puis recommandé à son petit-fils le dauphin[ [86].

Après le fatal événement qui l'avait si inopinément privé de son protecteur, Cerutti avait été recueilli par Marie Leczinska, mais le séjour de la Cour ne lui avait pas été favorable. N'avait-il pas eu la malencontreuse idée de s'éprendre d'une grande passion pour une dame de la Cour, au point d'en perdre le boire et le manger, et un peu la tête aussi. C'est tout ce que lui rapporta son fol amour.

C'est sous l'influence de cette passion qui absorbait toutes ses facultés qu'il brûla ce qu'il avait adoré. Il présenta, en avril 1767, une requête au Parlement pour être admis à abjurer les principes de la Société de Jésus, qu'il avait défendus avec tant d'énergie et de conviction quelques années auparavant.

Cet amour, qui n'était pas payé de retour, eut sur la santé de Cerutti la plus fâcheuse influence. Heureusement il trouva près de lui des amitiés dévouées; la duchesse de Brancas en particulier, qui l'avait vu souvent à Fléville chez la marquise des Armoises, chercha à le sauver du désespoir; elle le prit comme secrétaire et veilla sur lui avec une tendresse vraiment maternelle.

Cerutti avait la physionomie avenante; il séduisait par son accueil et le charme de son esprit.

«Le petit Cerutti est pâle et délicat comme l'amour malheureux, écrit Mme de Lenoncourt; sa conversation est douce et point triste, quoiqu'il soit mélancolique. Toutes ses manières sont simples; son esprit l'est aussi.....

«Il a mille fois plus d'esprit qu'il ne m'en faut, mais je ne lui ai trouvé que celui qu'il me fallait. Son cœur est jeune et son esprit enfant. Il voit trop en laid des sentiments qu'il avait vus trop en beau. Cette passion mal éteinte, jointe à une grande chaleur d'imagination, égare quelquefois ses raisonnements.»

Cerutti eut bientôt renoué des relations avec tous ses amis d'autrefois, avec tous ceux qu'il avait connus à la Cour de Stanislas et en particulier avec Mme Durival, Mme de Boufflers, Panpan, etc.; nous allons le voir entretenir avec eux les relations les plus affectueuses.