Depuis qu'il était revenu de Pologne après avoir si piteusement échoué dans ses rêves de conquête et de gloire, le chevalier de Boufflers, découragé, avait repris sa vie errante, sans profit et sans but. Quand il était à Paris, il fréquentait la société de sa mère, jouait sans rime ni raison, composait des vers galants, faisait la cour aux femmes, enfin «courait les filles», comme l'on disait alors. Cette vie, funeste à la fois pour son cœur, sa santé et sa bourse, ne durait pas toujours, fort heureusement. Une grande partie de l'année, le chevalier vivait en province, tantôt en Lorraine, à la Malgrange ou à Nancy, tantôt chez des amis qu'il visitait à tour de rôle, et où son esprit charmant le faisait toujours accueillir avec joie. Quelquefois, mais rarement, il se rappelait qu'il était colonel du régiment de Chartres (infanterie) et il allait passer quelques semaines à son régiment.

En 1777, le chevalier avait alors trente-neuf ans, une rencontre fortuite vient bouleverser sa vie. Lui qui n'a jamais connu que les liaisons éphémères, qui n'en a jamais compris d'autres, en un mot qui n'a jamais aimé, s'éprend d'une passion profonde qui durera jusqu'à sa dernière heure. Cette affection, comme toutes les affections humaines, hélas! ne sera exempte ni de déceptions, ni d'orages, mais les débuts en furent si exquis que trente ans après Boufflers se les rappelait encore avec délices.

Quand le chevalier était à Paris, il fréquentait assidûment chez la maréchale de Luxembourg. En 1777, un soir, il rencontra par hasard chez la noble dame une jeune veuve très intelligente, très spirituelle, Mme de Sabran; elle venait d'avoir vingt-sept ans. Née en 1749, Françoise-Éléonore de Jean de Manville avait perdu sa mère de bonne heure et elle avait été élevée par son aïeule, Mme de Montigny. On lui fit épouser un officier de marine, M. de Sabran, qui avait cinquante ans de plus qu'elle, et dont elle eut deux enfants[ [127]. En 1775, M. de Sabran eut l'à-propos de mourir.

Bien qu'elle ne possédât plus les attraits de la prime jeunesse et qu'elle ne fût pas précisément jolie, Mme de Sabran avait une physionomie si originale, tant de mobilité dans le regard, une grâce si piquante qu'elle séduisait au plus haut point. Et puis son esprit était comme son regard, pétillant, plein de verve, jamais en repos. Elle aimait les arts, et elle cultivait avec succès la musique, la peinture, la poésie.

Dès leur première rencontre, Boufflers attaqua galamment et déploya toutes ses séductions. Mme de Sabran lui répondit avec tant d'esprit et d'agrément, elle montra une raison si droite et des connaissances si variées, que le chevalier ébloui s'éprit pour la jeune veuve d'un amour passionné.

Bien entendu, dès le lendemain, Boufflers, comme c'était son devoir, se rendit chez elle pour lui présenter ses hommages; l'impression fut plus vive encore que la veille, et cette première visite fut suivie de beaucoup d'autres.

Le chevalier n'avait point pour habitude de s'attarder aux préliminaires et de prolonger outre mesure la période du sentiment; il aimait, il n'avait pas lieu de se croire détesté, il demanda bien vite qu'«on couronnât sa flamme». Mais il eut la surprise de trouver chez Mme de Sabran un empressement moins grand. Certes elle ne cachait pas le penchant qu'elle éprouvait pour son adorateur, mais elle se trouvait des devoirs vis-à-vis d'elle-même, vis-à-vis de ses enfants et elle opposa une résistance absolue.

Comme on ne pouvait sans crime rompre une idylle si touchante, Boufflers, qui était l'ingéniosité même et qui savait en plus que tout chemin mène à... Rome, proposa un moyen terme. Puisque le mot amour choquait et effrayait Mme de Sabran, rien n'était plus simple que de le remplacer par amitié fraternelle; on serait frère et sœur: quoi de plus pur, de plus touchant, et de quoi pouvait s'effrayer dans ces conditions l'âme la plus timorée. «Soit, répondit Mme de Sabran convaincue, ne m'aimez jamais que d'une amitié fraternelle et j'aurai toujours pour vous l'amitié d'une sœur.»

Le pacte ainsi conclu, signé, et la paix faite, les relations se poursuivirent dans la plus confiante intimité. Pas un jour ne s'écoulait sans que le chevalier ne rendît visite à son amie dans sa maison du faubourg Saint-Honoré, et là, assis tous deux sous les grands arbres ou dans les bosquets du jardin, ils devisaient à perte de vue.

Souvent Boufflers rime en l'honneur de la bien-aimée, mais, toujours original, il ne se croit pas obligé de lui décerner des louanges hyperboliques. Un jour il lui adresse cette chanson où il plaisante cette chevelure ébouriffée qui est un des traits caractéristiques de sa physionomie: