«J'ai mené une vie assez tranquille dans mon exil, ou plutôt j'y suis resté dans une léthargie assez douce, troublée seulement par des cris confus qu'il me semblait entendre se lever de ma triste patrie, et parmi lesquels je distinguais les voix les plus chères. Mais encore une fois, essayons bien sincèrement de n'y plus penser; la vieillesse jusqu'à ces derniers temps ne vivait, dit-on, que de souvenirs, il faut que la nôtre vive d'oubli...
«Je vous vois dans votre solitude, telle que je vous y ai vue, et telle que j'espère encore vous y voir, faisant du bien et puis encore du bien, sans en avoir ni en désirer, charmant tout ce qui vous approche, aidant tout ce qui vous invoque, et enseignant à vos frais le secret d'être heureux à bon marché.
«Je vois votre humanité s'étendre, comme dit Panpan, sur tout être qui vit, je vous vois remercier vos bœufs de leur travail, vos vaches de leur lait, vos poules de leurs œufs, vos moutons de leur laine, et surtout vos amis de leur bonheur et vos paysans de leur reconnaissance. J'aime surtout ce que vous me dites des agneaux qui circulent chez vous à la place des écus; ce n'est point de la fausse monnaie; aussi je vous en crois beaucoup moins prodigue que vous ne l'étiez de l'autre.
«Pourquoi y a-t-il si peu de créatures humaines qui vous ressemblent, les fondateurs de religion n'auraient pas eu la peine d'imaginer un paradis.»
Mme Durival, fidèle à la mémoire de Panpan, se demandait si le temps n'était pas venu de tenir la promesse qu'elle avait faite à son ami mourant et de publier ses œuvres[ [211]. Persuadé que le chevalier avait gardé pieusement le souvenir de l'ami de sa mère, elle lui écrivit pour lui faire part de son projet et solliciter sa collaboration:
«Il serait plus que temps de vous parler d'une chose qui nous intéresse tous les deux, c'est la mémoire du bon Panpan. M. d'Estournel, qui est un des plus dignes et des meilleurs hommes que je connaisse, s'est adressé à moi pour examiner les ouvrages, ou pour mieux dire les jeux de notre vieil ami, afin de les mettre, s'il est possible, en état d'être imprimés au profit des deux personnes à qui le pauvre homme les avait légués. Je doute (entre nous soit dit) que, vu la négligence que j'ai connue à l'auteur et la sévérité que je remarque en ce moment parmi les lecteurs, l'édition de ces soi-disant œuvres puisse être d'un grand rapport. Mais enfin nous le tenterons et nous obtiendrons peut-être, d'Estournel et moi, que l'édition se fasse aux frais du gouvernement.
«Je compte faire quelques avertissements qui me paraissent nécessaires pour transporter de temps en temps le lecteur à Lunéville, car c'est là qu'il faut se placer pour voir Panpan dans son jour, mais cela ne suffira point, et il faudrait une petite notice du caractère, de la conduite et de la vie de ce bon épicurien, qui réunissait tant de contraires, qui montrait tant de petitesses, et qui cachait tant de grandeurs; qui était l'égal de tous ses amis, sans jamais s'élever ni s'abaisser; qui, sous les dehors d'un sujet respectueux, voilait l'âme noble d'un républicain; qui dans la faiblesse qu'il affectait a montré plus de suite et de constance que beaucoup d'hommes qui aspiraient à la force de caractère; qui aimait le monde en bon philosophe, sa patrie en bon citoyen, et sa ville en bon bourgeois; qui estimait de la fortune ce qu'il lui en fallait et méprisait le reste; enfin un homme qui se croyait égoïste en remplissant tous ses devoirs; qui avait plus d'esprit qu'il ne s'en trouvait, et qui, au lieu de s'enorgueillir de son mérite, s'amusait de ses ridicules...»
Mais Boufflers est vieux, fatigué, aussi la proposition de Mme Durival le laisse-t-elle très froid. Il répond cependant, parce qu'il ne peut pas faire autrement; mais sous des prétextes plus ou moins habiles, il se dérobe et se déclare indigne d'élever un monument à la mémoire de Panpan. Mme Durival, qui l'a si bien connu, qui l'a si bien apprécié, n'est-elle pas toute désignée pour ce rôle flatteur?
«Je l'ai beaucoup vu, comme vous savez, ma bonne amie, répond le chevalier, mais dans un temps où je n'étais rien moins qu'observateur, dans un temps où la servante de Molière m'aurait distrait de son maître; je connais très peu des événements de sa vie... tout ce que j'en dirais ne serait point assez détaillé ni assez ressemblant.
«C'est à vous que je voudrais confier le soin de le peindre et de le raconter; votre esprit prématuré vous a mise à portée, dès votre première jeunesse, de juger de son âge mûr; vous ne l'avez presque pas quitté, vous pourriez mieux que personne, tant d'après ses récits que d'après ceux des autres, le suivre dans tout le cours de sa vie, qui ressemble à une longue navigation à petit vent sur une eau tranquille; et, présenté par vous dans ses véritables traits, cet homme, si souvent offert à la risée de ses contemporains, pourrait prétendre aux applaudissements de la postérité.»