LA MARQUISE DE BOUFFLERS
ET SON FILS
LE CHEVALIER DE BOUFFLERS[ [2]

CHAPITRE PREMIER
1766-1767

La Lorraine après la mort de Stanislas.—Départ des principaux personnages de la Cour.—Le maréchal de Bercheny, le comte de Tressan, l'abbé Porquet, la marquise de Lenoncourt, etc., quittent Lunéville.

Souvent, et c'est un des plus tristes côtés de la nature humaine, nous ne comprenons la place que certains êtres tenaient dans notre vie que lorsque nous les avons perdus. C'est seulement quand ils ne sont plus que nous songeons à rendre justice à leurs mérites. C'est alors seulement que nous comprenons combien ils nous étaient chers et à quel point ils contribuaient à notre bonheur.

Il en est souvent de même pour les peuples.

Ce n'est qu'après la mort de Stanislas que la Lorraine comprit ce qu'il avait fait pour la défendre, ce qu'elle devait à sa paternelle et sage administration, en un mot tout ce qu'elle perdait en lui.

La disparition du vieux Roi de la scène du monde fut pour les habitants des deux duchés un véritable désastre. On avait appelé l'acte de Cession de 1737 la première mort du pays. L'année 1766 fut la seconde, irrémédiable cette fois.

Du jour au lendemain la Lorraine perdit son autonomie. Nancy et Lunéville, du rang de petites et brillantes capitales, tombèrent au niveau de villes de province de deuxième ordre. L'animation, la gaieté, le luxe qu'apportait la présence de la Cour, les nombreux étrangers que son éclat et sa réputation attiraient sans cesse, tout disparut en un instant. Le commerce devint languissant; les habitants désolés virent non seulement tarir les sources de leur fortune, mais aussi disparaître tout ce qui faisait la gloire et le renom de leur petit pays. La vie s'éteignit peu à peu et bientôt régna partout une morne tristesse. On voyait croître l'herbe dans les cours de tous ces palais aujourd'hui abandonnés, naguère encore retentissants du bruit des fêtes et de la joie des courtisans.

La France, il faut l'avouer, ne fit rien pour adoucir la transition, s'attacher ces nouvelles provinces et leur faire oublier par des bienfaits la perte de leur indépendance. Louis XV, au contraire, avec une dureté et une sécheresse de cœur qu'on ne saurait juger trop sévèrement, s'efforça d'effacer brutalement toutes les traces du passé. Sa conduite fut du reste d'une si rare inconvenance qu'elle souleva une réprobation universelle. Il n'eut même pas la pudeur de conserver quelques années tous ces monuments, que son beau-père avait élevés avec tant de passion et d'amour, toutes ces œuvres charmantes qui avaient fait la joie de sa vie et qui rappelaient un règne bienfaisant et glorieux.

Il décida, il est vrai, qu'on conserverait le château de Lunéville, mais on le transforma en caserne et on logea des troupes dans ces appartements illustrés par la présence de Voltaire, de Mme du Châtelet, de Mme de Boufflers et de tant d'autres.