Sur l'ordre de Louis XV, tous les courtisans qui habitaient le château, et ils étaient légion, durent abandonner leurs appartements. Ce fut le signal de la débâcle. Quelle raison de rester à Lunéville, quand il n'y avait plus de Cour, qu'on n'avait plus ni logement, ni charges, ni bénéfices d'aucune sorte.

Chacun agit donc suivant sa fantaisie ou les nécessités de sa situation; les uns, ceux qui avaient des fonctions à la cour de France ou l'espoir d'en obtenir, prirent la route de Versailles, les autres retournèrent dans leurs châteaux faire des économies et méditer sur l'instabilité des choses de ce monde.

Dans le petit cercle intime du Roi et de la favorite, le seul dont nous ayons à nous occuper, le plus empressé à quitter la Lorraine après la mort du Roi, fut le maréchal de Bercheny; son ami disparu, rien ne retenait plus le vieux guerrier à Lunéville. Il partit aussitôt avec toute sa famille pour la terre de Luzancy, qu'il aimait passionnément, et qu'il n'avait quittée qu'à regret pour les splendeurs de la cour de Lorraine. Il entraîna avec lui un des plus fidèles serviteurs de Stanislas, le comte de Tressan.

La mort de son bienfaiteur avait été de toutes façons pour Tressan une véritable catastrophe. Non seulement son cœur était douloureusement affecté par la perte d'un ami très sûr et très aimé, mais il perdait encore avec lui tous les bénéfices de sa situation, logement, entretien, équipages, émoluments. Pour comble de disgrâce, Stanislas ne l'avait honoré dans son testament d'aucune faveur particulière[ [10].

Sans ressource et dans une situation financière qui s'aggravait chaque jour, qu'allaient devenir Tressan et les siens?

Non seulement il fallait vivre, mais il fallait encore payer les dettes qui avaient été accumulées depuis des années. Harcelé par ses créanciers et ne sachant comment subvenir à l'existence de sa famille, le grand maréchal ne vit d'autre ressource que de quitter la Lorraine et d'aller chercher à la campagne un asile modeste où il pût achever l'éducation de ses enfants.

Autrefois une pareille détermination lui aurait déchiré le cœur et il n'aurait pu s'y résigner; quitter Mme de Boufflers eût été au-dessus de ses forces. Mais les temps étaient bien changés. Les rigueurs persistantes de la marquise avaient fini, l'âge aussi aidant, par triompher de la passion du vieux comte, et il envisageait maintenant avec calme une séparation que les circonstances lui imposaient impérieusement.

Mis au courant des projets de retraite du grand maréchal, M. de Bercheny pensa que le voisinage d'un homme agréable et lettré serait une précieuse ressource dans sa solitude et il chercha à l'attirer près de lui. Il y avait non loin de Luzancy, sur les bords de la Marne, un petit village, Nogent-l'Artaud, où il était facile de se loger à peu de frais. M. de Bercheny l'indiqua à Tressan. Ce dernier trouva le conseil judicieux, et bientôt il achetait à Nogent, pour 10,000 livres, une maison convenable avec de beaux jardins. Elle avait appartenu autrefois à M. Poisson, avant la singulière fortune de Mme de Pompadour.

Quelque pénible que lui fût le sacrifice, le comte, avant de s'éloigner, se décida à faire dans sa maison les réformes nécessaires. Il vendit sa bibliothèque et sa belle collection d'histoire naturelle à la margrave de Bade, il se défit de ses chevaux, de ses équipages, d'une partie de son mobilier; enfin il se réduisit à un seul valet de chambre[ [11].

Voltaire, qu'il avait mis au courant de ses projets, les approuvait fort: