Pendant quelques jours, le vent n'est pas favorable; il souffle plein nord et nord-est. La patience est devenue de notre part, une ferme résolution. L'accueil que nous recevons à Rouen est si affable, si gracieux, que le temps se passe assez vite, malgré les nouvelles de la guerre, toujours désastreuses, qui accablent le pays. Nous avons appris au Mans l'infâme trahison de Bazaine, qui a soulevé dans toute la foule un cri d'horreur et de dégoût[4]. Voilà que Dijon vient de succomber sous les coups d'une armée de 10,000 Badois. Quand s'arrêtera donc la série des malheurs qui frappent la France sans trêve, sans pitié? Parfois le découragement trouble notre esprit, mais ce n'est qu'une impression fugitive; non, la France ne peut pas tomber, Paris résiste, et l'ennemi sera écrasé sous ses murs. Voilà ce que nous disions tous au mois de novembre. Voilà ce que l'on répétait alors dans toute la France!
[Note 4: Ce chapitre a été écrit quelques jours après la proclamation de M. Gambetta qui qualifiait lui-même de trahison la conduite du maréchal Bazaine. Sans doute aujourd'hui nous ne serions plus si affirmatif, nous disant que l'histoire seule sera le grand juge.—Mais nous ne voulons pas dénaturer notre récit, ici comme ailleurs, en lui ôtant le caractère de l'impression première,]
6 novembre.—Le vent a passé momentanément au nord-est. D'après les avis de l'Observatoire, il faut ouvrir l'oeil, le vent nord-ouest favorable pourrait bien régner d'une façon durable, d'un moment à l'autre.
Pour être prêts à toute heure du jour et de la nuit, nous prenons la résolution de gonfler le Jean-Bart, afin qu'il puisse partir subitement à l'instant voulu. Une foule considérable assiste au gonflement qui s'opère dans d'excellentes conditions près de l'usine à gaz. Voilà les lettres pour Paris qui recommencent à surgir de toutes parts. On nous suit dans la rue, on nous supplie de prendre encore une lettre bien légère. A l'hôtel, en rentrant, il y a toujours à notre adresse tout un paquet de petites lettres, qui, quoique bien légères, finissent par faire un ballot très-lourd. Nous prenons des deux mains, bien heureux de faire des heureux, mais ayant toujours soin d'ajouter: «Votre lettre suivra notre destinée, il n'y a pas de garantie pour le succès. Nous essayons, voilà tout!» Le directeur du bureau de la poste ajoute à ces paquets quatre sacs de lettres pesant 250 kilogrammes, ce qui met entre nos mains une centaine de mille lettres venant des quatre coins de France. Ah! si nous pouvions les apporter à Paris. Que de bénédictions, que de marques de reconnaissance nous seraient données! Comment songer sans émotion à cette belle perspective!
L'opération du gonflement est assez longue, car nos hommes d'équipe improvisés n'ont jamais touché un ballon. Il faut tout surveiller de près. J'ai été obligé de préparer le cataplasme aérostatique, formé de suif fondu et de farine de lin, et destiné à boucher les joints de la soupape; en ma qualité de chimiste, j'ai parfaitement réussi cette petite cuisine. Nous descendons nous-mêmes les sacs de lest autour du filet; le ballon est couvert d'huile, et nos vêtements ne tardent pas à être aussi luisants que notre aérostat. Il n'est décidément pas agréable de seller soi-même le cheval qu'on doit monter, et surtout de cirer ses harnais!
Mon frère montre le ballon à un inventeur avec lequel nous avons dîné la veillé, à l'Hôtel d'Angleterre. Il nous expliquait son système avec un enthousiasme fougueux.—«Je veux réunir, disait-il, un grand nombre de ballons, dans une charpente légère ayant forme de navire; mon appareil, muni de mâts, de voilures, pourra louvoyer dans les airs!» En face de nous, un Anglais souriait. J'ai su depuis que c'était un des plus célèbres ingénieurs de la Grande-Bretagne.
En voyant le Jean-Bart, la ténuité de l'étoffe aérostatique, en s'apercevant que l'appareil oscille si facilement sous le moindre souffle de l'air, l'inventeur a enfin ouvert les yeux. Il est guéri de sa folie! Je ne m'attendais pas à voir mon frère faire une cure aussi merveilleuse!
A cinq heures, le Jean-Bart est gonflé.
J'observe attentivement les nuages, leur direction, ma boussole et ma carte à la main. Connaissant l'angle de Rouen avec le méridien astronomique, et la déclinaison, je puis tracer sur le sol une ligne qui s'étend vers le centre de Paris. Nous partirons quand les nuages se dirigeront suivant cette ligne, quand nos petits ballons d'essai prendront bien cette direction. Les conditions atmosphériques ne permettent pas encore de lancer le ballon dans l'espace. Attendons le nord-ouest; beaucoup d'habitants de Rouen regardent comme nous le ciel, les girouettes, et se demandent: «Quand le vend nord-ouest soufflera-t-il?»
Les nouvelles que l'on apprend le soir au bureau du télégraphe ne sont pas très rassurantes. Les Prussiens sont à sept lieues de Rouen. Si notre départ est ajourné, il serait bien possible que les aéronautes soient délogés de Rouen, comme ils l'ont été de Chartres. Pendant la nuit, nous faisons, mon frère et moi, une série de réflexions tantôt agréables, tantôt peu rassurantes. Mais notre imagination ouvre Paris à nos yeux. La possibilité du succès fait oublier celle d'un échec. On a fait courir le bruit que les Prussiens condamnaient à mort les aéronautes qu'ils avaient pris, et, dans nos rêves, nous nous voyons parfois fusillés comme des espions! Mais qu'est-ce que la vie à de tels moments? Ne les compte-t-on pas par milliers, les héros qui meurent sur le champ de bataille? Ne saurons-nous pas, s'il le faut, nous aventurer aussi bien dans la nacelle d'un ballon que près de l'affût d'un canon.