Le Cardinal fut allarmé à ces nouvelles. Il les regarda comme les avant-coureurs de quelque disgrace qui ne pouvoit être que très-grande à son égard, parce que quand les Ministres viennent à tomber une fois ils ne tombent jamais que de bien haut. Néanmoins comme il trouvoit des ressources dans son esprit que tous les autres ne trouvoient pas, il le banda tellement qu'il vit quelque jour à pouvoir reveiller le besoin que Sa Majesté avoit toûjours eu de lui, quand il s'étoit presenté quelque affaire épineuse. Comme les ennemis étoient forts en Flandres, & que le Comte de Harcourt, & le Marêchal de Grammont, qui y commandoient chacun une armée separée l'une de l'autre, n'y étoient que sur la défensive, il manda à ce dernier de faire quelque fausse demarche dont il ne se pût retirer, que par une fuite honteuse. Il n'osa en demander autant à l'autre, parce que le soin de sa reputation qu'il avoit élevée au plus haut point par un nombre infini de grandes actions, le touchoit de plus près que le desir qu'il pouvoit avoir de lui plaire. Le Marêchal qui n'avoit pas tant de choses à ménager ne se montra pas si scrupuleux, il fit le pas que son Eminence vouloit qu'il fit, & les ennemis l'ayant chargé en même-tems, il prit si fort à tâche de se sauver que cette journée fut nommée la journée des éperons, autrement la défaite de Honrecourt.
Le Roi n'eut pas plûtôt avis de cet accident qu'il n'eut plus d'envie de rire avec Cinqmars. Il regretta l'éloignement du Cardinal, dont il trouvoit que les conseils lui étoient absolument necessaires dans une rencontre comme celle-là. Il lui envoya même couriers sur couriers pour le faire revenir, lui mandant qu'il eut à pourvoir à la seureté de la Frontiere qui alloit être exposée au ravage des Espagnols, maintenant qu'ils ne trouveroient plus d'Armée pour leur faire tête. Le Cardinal ravi d'avoir si bien reüssi dans son dessein, ne partit ni à l'arrivée du premier Courier ni même à celle du second. Il voulut que le mal devint encore plus pressant avant que d'y apporter remede. Il laissa faire aux ennemis une partie de ce que l'on a accoutumé de faire quand on a remporté une grande Victoire. Le Roi qui se voyoit à plus de deux cent lieuës delà, & qui s'en étoit toûjours réposé sur lui de bien des choses, se trouvant encore plus incapable qu'auparavant d'y mettre ordre, lui envoya de nouveaux couriers par lui commander de hâter son depart. Il ne s'en pressa pas plus qu'auparavant, & ayant continué de faire le malade, il manda au Roi qu'il étoit dans un si pitoyable état qu'il lui étoit impossible de lui obeïr, sans se mettre en danger de mourir en chemin. Le chagrin qu'il avoit eu depuis quelque tems l'avoit si fort changé qu'il pouvoit faire accroire aisément ce qu'il lui plairoit de dire de sa maladie, outre que pour en dire la verité il avoit des hemorroïdes qui le desoloient depuis quelque-tems.
Le Roi fut sur le point de partir tout aussi-tôt pour l'aller trouver, & il l'eut fait indubitablement si ce n'est que Cinqmars qui vouloit empêcher à quelque prix que ce fut qu'il ne le vit point lui dit, que s'il s'éloignoit du Camp tant soi peu, les affaires du siege, au lieu de bien aller seroient bien-tôt dans un étrange desordre. On lui dit à propos de cela que la jalousie qui regnoit entre le Marêchal de Schomberg, & le Marêchal de Meilleraie causeroit bientôt d'étranges revolutions; qu'il n'y avoit que sa presence seule qui le put empêcher, tellement que la Conquête ou la perte de cette place ne dépendoit que de la resolution qu'elle prendroit en cette occasion; que le Marêchal de la Meilleraie étoit haï terriblement de toutes les troupes, à cause de la vanité insupportable; qu'il avoit tous les jours des demêlez avec les principaux Officiers, si-bien que quand ce ne seroit que pour lui faire perdre la gloire qu'il pretendoit se donner de la prise de cette Ville, ils ne se soucieroient guéres d'y faire leur devoir.
Ce discours qui étoit fondé sur l'apparence, parce qu'effectivement le Marêchal s'en faisoit beaucoup accroire, mit le Roi dans une étrange perplexité. Cependant dans le tems qu'il croyoit tout perdu, le Cardinal eut avis de ce que Fontrailles qui étoit revenu d'Espagne y avoit été faire. Cet avis lui vint d'Italie où étoit le Duc de Bouillon, à qui Sa Majesté avoit donné le commandement de ses armées en ce païs-là. On croit qu'il lui fut donné par un domestique de ce Duc qui étoit son Pensionnaire, & à qui son maître se confioit entierement, parce qu'il le croyoit bien éloigné de lui être infidèle. D'abord que le Cardinal l'eut reçû avec une copie du traité qui lui fut envoyée en même-tems, afin qu'il ne doutat point qu'il ne contint verité, il partit de Tarascon pour aller trouver le Roi. Mr. de Chavigny Secretaire d'Etat, que Cinqmars n'avoit jamais pû gaigner, donna avis à Sa Majesté de sa venuë. Il en avoit été averti lui-même par un Courier exprès, & qu'il apportoit avec lui dequoi confondre ses ennemis. Chavigny qui étoit des bons amis de Mr. de Fabert le lui dit en confidence, & celui-ci qui l'étoit du Marêchal de Schomberg lui en fit part, afin qu'il renonçât de bonne heure à l'amitié d'un homme qu'il croyoit perdu. Il savoit le particulier qu'il avoit depuis quelque tems avec Mr. de Cinqmars, & il ne doutoit pas que son avis ne lui dut être agréable, parce qu'il avoit encore assez de tems pour en profiter.
Le Marêchal fut bien surpris quand il entendit parler de la sorte Fabert, qui étoit un homme sincere & incapable d'en donner à garder à personne. Il envoya chercher un moment après Fontrailles, pour lui dire ce qu'il venoit d'apprendre. Fontrailles lui répondit que ce qu'il lui disoit-là ne le surprenoit point, & qu'il avoit déja soupçonné qu'il y avoit quelque chose de conséquence sur le tapis, parce que depuis quelques jours, le Roi ne faisoit plus si bonne mine à Cinqmars, qu'il avoit accoutumé de lui faire. Il disoit vrai, mais sans que la nouvelle que le Marêchal venoit de lui apprendre en fut cause: Tout le chagrin de Sa Majesté ne venoit que de la défaite du Maréchal de Grammont. Cependant, comme tout fait peur quand on se sent coupable, il n'en falut pas davantage à l'un & à l'autre pour leur faire prendre leur parti. Le Marêchal, sous pretexte d'être malade, quitta l'armée pour voir de loin sur qui l'orage dont on étoit menacé viendroit à fondre; Fontrailles en fit tout autant, après avoir tâché de persuader à Cinqmars de ne pas attendre la foudre.
Le Cardinal étant arrivé devant Perpignan n'eut pas plûtôt instruit le Roi de ce qu'il avoit découvert, que Sa Majesté fit arrêter Cinqmars. On envoya ordre aussi en même-tems d'arrêter Mr. de Bouillon. Mr. de Couvonges que le Comte du Plessis, qui commandoit en ce païs-là les troupes du Roi, avoit chargé de cet ordre, l'executa fort adroitement. Mr. de Thou fut arrêté, & celui-ci ayant été conduit à Lion avec Mr. de Cinqmars, leur procès leur fut fait & parfait. Ils furent condamnez tout deux à perdre la tête, celui-ci pour avoir voulu faire entrer les ennemis dans le Royaume, celui là pour en avoir eu connoissance & ne l'avoir pas revelé. Pour ce qui est de Mr. de Bouillon on parloit bien de lui faire la même chose, mais comme il avoit dequoi racheter sa vie, il en fut quitte pour donner sa place de Sedan. Fabert qui faisoit sa Cour au Cardinal depuis plusieurs années, fut pourvû de ce Gouvernement que plusieurs Officiers plus considérables que lui demandoient. Le Cardinal ne survecut guéres à ce triomphe: les Hemorroïdes continuant toûjours de lui faire mille ravages, il ne pût plus n'y s'asseoir ni même durer dans une même situation. Ainsi il fut obligé de se faire rapporter du Roussillon par des Suisses qui le portoient sur leurs épaules. Dans tous les lieux où il logea on l'entra par les fenêtres qu'on élargissoit à proportion du besoin que l'on en avoit, afin de l'y faire passer plus commodément. On l'amena ainsi jusques à Rouanne, où on le mit jusques à Briare dans un batteau; de Briare les Suisses recommencerent à le porter comme ils avoient fait auparavant, & étant arrivé de cette maniere à son Palais, il y mourut deux mois & vingt deux jours après avoir fait mourir Cinqmars & de Thou.
Perpignan se rendit au Marêchal de la Meilleraie que le Roi ne faisoit encore que d'arriver à Paris, & il prit Salée ensuite, pendant que nôtre Régiment s'en revint à la Cour. Je vis pour la premiere fois, lors que j'étois encore devant Perpignan, le Cardinal Mazarin à qui le Roi avoit Procuré la pourpre deux ans auparavant, mais qui n'en reçût la Barethe que lors que nous étions encore à ce siege. Sa fortune a été si prodigieuse qu'il y a quantité de Souverains dont les richesses n'ont jamais approché des siennes; aussi n'y a-t-il jamais eu d'homme qui se soit prevalu comme lui du poste où il fut bientôt placé. Il y a cependant lieu de s'étonner comment il put resister au grand nombre d'ennemis & de jaloux qu'il se fit bientôt par sa haute conduite; mais ce qu'il y a encore de plus étonnant ce me semble, c'est qu'un Peuple qui a toûjours aimé la liberté autant que le nôtre, ait jamais pû souffrir de se voir la proye de son avarice. Le Roi l'avoit mis de son Conseil après quelques services qu'il avoit rendus en Italie; & comme il avoit l'esprit souple, le Cardinal de Richelieu à qui il avoit grand soin de faire sa Cour, l'employa bientôt dans des affaires de grande importance. Le Roi le chargea d'aller prendre possession de la Ville de Sedan, & y ayant installé Fabert il s'en revint en Cour où la mort de ce premier Ministre arriva bientôt après.
L'on crut, d'abord qu'il fut mort, que comme le Roi ne l'avoit jamais guéres aimé, sa famille ne seroit pas long-tems dans le lustre où il l'avoit mise. Mais Sa Majesté qui prevoyoit que si elle faisoit un coup comme celui là, ce seroit témoigner trop ouvertement, comme on l'avoit dit souvent dans le monde, que ce Ministre l'avoit toûjours tenuë en tutelle, & qu'il n'y avoit que sa mort qui l'en eut fait sortir, elle l'y maintint non-seulement, mais lui accorda encore de nouveaux honneurs. Elle fit recevoir au Parlement le fils du Marêchal de Bresé Duc & Pair, ce qui ne plut point du tout à la Reine, qui ayant toûjours été maltraitée durant son ministere, esperoit que maintenant que son Eminence avoit les yeux fermez Sa Majesté la vengeroit elle-même de tout ce qu'elle lui avoit fait. Elle le croyait d'autant plus, qu'il sembloit qu'en la vengeant elle se vengeroit elle-même en même tems de quantité de choses, où l'on pouvoit dire qu'il avoit manqué de respect envers elle, comme dans les rencontres dont j'ai parlé ci-devant.
Cependant quoi que le Roi usât de cette Politique à cet égard, cela ne l'empêcha pas de mettre en liberté quantité de Prisonniers que ce Ministre avoit fait arrêter sous divers pretextes. Il y en avoit quelques-uns entr'autres comme le Marêchal de Bassompiere & le Comte de Carmain qui étoient renfermez à la Bastille depuis dix ans, & à qui l'on n'eut jamais fait voir le jour, si le Cardinal eut toûjours vécu; mais bien que Sa Majesté ne le fit que pour rejetter sur lui la cause de leur prison, & se disculper par là de la haine publique, il arriva qu'en voulant acquerir la réputation d'un Prince rempli de bonté, puis qu'il rendoit la liberté à des malheureux, qui ne l'avoient perduë que parce qu'ils avoient osé déplaire à ce Ministre, elle acheva de persuader à tout le monde, comme on le croyoit déja tout aussi-bien, qu'elle n'avoit jamais eu la force de gouverner son état par elle-même. En effet elle n'eut jamais souffert qu'on leur eut fait cette violence si elle se fut montrée maîtresse comme elle devoit l'être. C'est ce que tous ses bons sujets, qui avoient beaucoup souffert sous ce Cardinal desiroient qu'elle fit, mais à quoi ils ne purent jamais parvenir tant qu'elle vécut. Ce qu'il y a d'assez extraordinaire en cela, c'est que ce Ministre avoit joint souvent la raillerie à la violence envers ceux qu'il prenoit à tâche d'opprimer. Madame de St. Luc qui étoit soeur du Marêchal de Bassompiere l'étant allé voir plusieurs fois pour le prier de vouloir addoucir les peines de son frere, il avoit feint, comme il y avoit bien à dire qu'elle n'eut autant d'esprit que lui, d'être le premier à y entrer: ainsi en lui parlant là dessus il lui avoit demandé, comme elle lui disoit qu'il étoit malade, si ce n'étoit point qu'il s'ennuyât. C'étoit une plaisante demande à faire d'un homme qui étoit renfermé depuis dix ans entre quatre murailles, & sur tout d'un homme qui avoit été autant du monde que l'avoit été ce Marêchal: aussi Mr. de S. Luc, & tous ceux que prenoient part dans le malheur de ce prisonnier ne voulurent plus qu'elle retournât voir son Eminence, trouvant qu'il y avoit tout autant de peine, & même peut-être d'avantage, à souffrir cette insulte que la violence qu'il faisoit au Marêchal.
D'abord que je fus de retour à Paris la cabaretiere mit en usage toute sorte d'industrie pour me voir malgré son mari, elle me donna divers rendez-vous, tantôt chez une de ses amies tantôt chez une autre &c.