Un exemple vous diray comment c’est male chose que jalousie. Une damoiselle, qui estoit mariée à un escuier, si amoit tant son seigneur, qu’elle en estoit jalouse de toutes celles à qui il parloit. Si l’en blasmoit son seigneur mainteffoiz par bel ; mais riens n’y valoit, et entre les autres elle estoit jalouse d’une damoiselle du païs, laquelle estoit de haultain couraige. Si advint une foiz qu’elle tença à celle damoiselle, et lui reprouchoit son mary, et l’autre lui dyt que par sa foy elle disoit ne bien ne voir, et l’autre disoit qu’elle mentoit. Si s’entreprindrent et destressèrent malement, et celle qui estoit accusée tenoit un baston et en fiert l’autre par le nez tel coup que elle lui rompit l’os et eut toute sa vie le nez tort, qui est le plus bel et le plus séant membre que homme ne femme ait, comme cellui qui siet au milieu du visaige. Si en fut celle damoiselle toute sa vie deffaite et honteuse, et son mary lui reprouchoit bien souvent qu’il lui eust mieulx valu de non estre si jalouse que de avoir fait deffaire son visage. Et ainsi par celle laideur et mescheance, il ne la peut depuis si parfaictement amer comme il souloit devant, et ala au change. Et ainsi perdit l’amour et l’onnour de son seigneur par sa jalousie et par sa follie. Et pour ce a cy bon exemple à toute bonne femme et à bonne dame comment elles ne doivent faire semblant de telz choses, et doivent souffrir bel et courtoisement leur doulour, se point en ont, si comme souffrit une mienne tante, qui le me compta plusieurs fois. Celle bonne dame fut dame de Languillier, et avoit un seigneur qui tenoit bien mil et vc livres de rente, et tenoit moult noble estat. Et estoit le chevallier à merveille luxurieux, tant qu’il en avoit tousjours une ou deux à son hostel, et bien souvent il se levoit de delèz sa femme et aloit à ses folles femmes. Et, quant il venoit de folie, il trouvoit la chandoille alumée et l’eaue et le toaillon à laver ses mains. Et quant il estoit revenuz, elle ne ly disoit rien, fors qu’elle luy prioit qu’il lavast ses mains, et il disoit que il venoyt de ses chambres aisées : « Et pour tant, mon seigneur, que vous venés des chambres, avez vous plus grant mestier de vous laver. » Ne autre ne lui reprouchoit, maiz que aucune foiz elle luy disoit privéement, à eulx tous deulx seulz : « Mon seigneur, je sçay bien vostre fait de telle et telle. Maiz jà par ma foy, se Dieu plaist, puisque c’est vostre plaisir et que je n’y puis mettre autre remède, je n’en feray ne à vous ne à elles pire chière ne semblant. Car je seroys bien folle de tuer ma teste pour l’esbat de voz denrées, puisque autrement ne peut estre. Maiz, je vous prie, mon seigneur, que au mains vous ne m’en faciez point pire chière, et que je ne perde vostre amour ne vostre bon semblant ; car du seurplus je me deporteray bien et en soufreray bien tout ce qu’il vous en plaira commander. » Et aucunes fois, par ces doulces parolles, le cuer lui en pitéoit et s’en gardoit une grant pièce. Et ainsi toute sa vie, par grant obéissance et par grant courtoisie le vainquoit ; car par autre voie jamaiz ne l’eust vaincu, et tant que au derrenier il s’en repentist et se chastia. Cy a bon exemple comment, par courtoisie et par obéissance, l’on puet mieulx chastier et desvoyer son seigneur de celluy faict que par rudesse. Car il en est le plus de telz couraiges que, quant elles leur courent sus, ilz se appunaisissent et en font pis. Pour tant, à droit resgarder, ne doit pas savoir le mary trop mal gré à sa femme se elle est jalouse de luy. Car li saige dit que la jalousie est grant aspresse d’amour, et je pense que il die voir ; car il ne me chauldroit se aucun, qui riens ne me seroit ne que jà cause n’auroye d’amer, se il faisoit bien ou mal ; maiz de mon prouchain, ou de mon amy, je en auroye doulour et dueil au cuer se il avoit fait aucun grant mal ; et pour ce jalousie n’est point sans grant amour. Maiz il en est de deux manières, dont l’une est pire que l’autre ; car il n’en est aucune où il n’a nulle bonne raison, et que il vault trop mieux s’en souffrir pour leur honneur et pour leur estat. Et aussi l’omme ne doit pas trop mal gré savoir à sa femme se elle est un pou jalouse de luy ; car elle monstre comment le cuer lui duelt. Ainsi comme elle a grant paour que aultre ait l’amour qu’elle doit avoir de son droict, selon Dieu et saincte Eglisse. Maiz la plus saige en fait le mains de semblant, et se doit reffraindre bel et courtoisement et couvertement porter son mal, et tout ainsi doit faire l’omme, et soy refraindre saigement au moins de samblant que il pourra ; car c’est grant sens qui s’en peut garder. Maiz toutesfoiz la femme qui voit que son seigneur est un petit jalous d’elle, se il s’apparçoyt d’aucunes follies plaisantes qui ne lui plaisent pas, la bonne femme le doit porter saigement sanz en faire semblant devant nul. Sy elle luy en parle par nulle voye, elle le doit dire à eulx deulx le plus doulcement que elle pourra, en disant qu’elle scet bien que la grant amour qu’il a avecques elle lui fait avoir paour et doubte qu’elle tourne s’amour ailleurs et lui dire qu’il n’en ait jà paour, car, se Dieu plaist, elle gardera l’onneur de eulx deulx. Et ainsi, par belles et doulces parolles, le doit desmouvoir et oster de sa folle merencolie ; car, se elle le prent par yre ne par haultes paroles, elle alumera le feu et luy fera encores penser pis et avoir plus grant doubte que devant. Car plusieurs femmes sont plus fières en leurs mensçonges que en parolles de vérité, et pour ce maintes foiz font plus de doubte. Et aussy vous dis-je que la bonne dame, combien que elle ait un pou de riote et d’ennuy, elle n’en doit pas moins avoir chier son seigneur pour un pou de jalousie, car elle doit penser que c’est la très grant amour qu’il a à elle, et comment il a grant doubte et grant soussy en son cuer que autre ait l’amour que il doit avoir de son droit, selon l’Église et Dieu, et penser et regarder se aultre lui fortrait l’amour que il doit avoir, et que jamaiz ne l’aymera, et que la joie de leur mariage seroit perdue, et leur mariage tourné à declin et tournera de jour en jour. Et une chose, dont maintes se donnent mal, est jalousie et fait grant soussi et estroit penser, et pour ce a cy bon exemple comme l’en doit amesurer son couraige et son penser.
Cy parle de la bourgoise qui se fist ferir par son oultraige.
Chappitre XVIIIe.
Après ne doit l’en point à son seigneur estriver ne luy respondre son desplaisir, comme la bourgoise qui respondoit à chascune parolle que son seigneur luy disoit tant anvieusement, que son seigneur fut fel et courrouscié de soy veoir ainsi ramposner devant la gent ; si en ot honte, et lui dist une foiz ou deux qu’elle se teust, et elle n’en voulsist riens faire. Et son seigneur, qui fut yrié, haulça le poing et l’abbati à terre, et oultre la fery du pié au visaige et luy rompit le nez. Si en fu toute sa vie deffaite, et ainsy par son ennuy et par sa riote elle ot le nez tort, qui moult luy mesadvint. Il luy eust mieux valu qu’elle se feust teue et soufferte ; car il est raison et droit que le seigneur ait les haultes parolles, et n’est que honneur à la bonne femme de l’escouter et de soy tenir en paix et laissier le hault parler à son seigneur, et aussy du contraire, car c’est grant honte de oïr femme estriver à son seigneur, soit droit, soit tort, et par especial devant les gens. Je ne dis mie que, quant elle trouvera espace seul à seul, que par bel et par courtoisie, elle le puet bien aprendre et luy monstrer courtoisement qu’il avoit tort, et s’il est homme de Dieu il luy en saura bon gré, et s’il est autre, se n’aura elle fait que son droit. Car tout ainsy le doit faire preude femme à l’exemple de la sage dame la royne Hester, femme du roy de Surie, qui moult estoit colorique et hatif ; maiz sa bonne dame ne lui respondoit riens en son yre ; maiz après, quant elle véoit son lieu, elle faisoit tout ce qu’elle vouloit, et c’estoit grant senz de dames, et ainsi le doivent faire les bonnes dames à ceste exemple. Cestes femmes, qui sont foles et remponeuses, ne sont pas de l’obeyssance comme fut la femme d’un marchant, dont je vous en diray l’exemple.
De celle qui saillit sur la table.
Chappitre XIXe.
Une fois avint que trois marchans venoient de l’emplette de querre draps de Rouen. Si dist l’un : C’est trop bonne chose que femme, quand elle obeist voulontiers à son seigneur. — Par foy, fist l’autre, la moye m’obeist bien. — Vrayement, dist l’autre, la moye, si comme je pense, me obeist plus. — Voire, dist le tiers, mectons une fermaille, laquelle obeyra mieulx et qui mieulx fera au commandement de son mary. — Je le vueil, firent les autres. Sy fut mise la fermaille, et jurèrent tous trois que nul ne advertiroit sa femme, fors dire : Ce que je commanderay soit fait, comment que ce soit. Si vindrent premierement chez l’une. Sy dist le seigneur : Ce que je commenderay soit fait, comment que ce soit. Après cela le seigneur dist à sa femme : Sailliez en ce bassin. — Et elle respondit : A quoy, ne à quelle besoingne ? — Pour ce, dist-il, que je le vueil. — Vrayement, dit-elle, je sauray avant pourquoy je saille. Si n’en fist rien ; si fut le mary moult fel, si luy donna une buffe. Après ilz vindrent chiés le second marchant et dist, ainsi comme dist l’autre, que son commandement feust fait, et puis d’illec ne demoura guères après qu’il la commanda à saillir ou bacin. Et elle dist : Pourquoy ? Et au fort elle n’en voult riens faire, et en fut batue comme l’autre. Si vindrent chez le tiers marchant. Si estoit la table mise et la viande dessus. Si dist aux autres en l’oreille que après mengier il lui commanderoit à saillir ou bacin. Et se misrent à table, et le seigneur dit devant tous que ce que il commanderoit feust fait, comment qu’il feust. Sa femme, qui le amoit et craignoit, oyt bien la parolle ; sy ne sçeut que penser. Si advint que il mengèrent oeufs molès, et n’y avoit point de sel fin sur la table. Sy va dire le mary : Femme, saul sur table ; et la bonne femme, qui ot paour de luy désobéir, saillit sur table et abati table et viandes, et vin et voirres, et escuelles, tant que tout ala par la place. Comment, dist le seigneur, est-ce la manière ? vous ne sçavés autre jeu fère ; estes-vous desvée ? — Sire, dist-elle, j’ay fait vostre commandement ; ne aviez vous pas dit que vostre commandement feust fait, combien qu’il feust ? je l’ay faict à mon pouvoir, combien que ce feust vostre dommaige et le mien : car vous m’aviez dit que je saillisse sur la table. — Quoy, dist-il, je disoye : Sel sur table. — En bonne foy, dist-elle, je entendoye y saillir. Lors y ot assés ris et tout prins à bourde, dont les aultres deux marchans vont dire qu’il ne falloit jà commander qu’elle saillist ou bacin, et qu’elle en avoit assez fait, et que son seigneur avoit gaaingnié la fermaille, et fut la plus loée de obeir à son seigneur, et ne fut mie batue comme les autres, qui ne vouloient faire le commandement de leurs seigneurs ; car gens voitturiers sy chastient leurs femmes par signes de cops ; et aussy toute gentil femme de son droit mesmes doit l’en chastier et par bel et par courtoisie, car autrement ne leur doit l’en faire. Et, pour ce, toute gentil femme monstre se elle a franc et gentil cuer ou non, c’est assavoir qui lui monstre par bel et par courtoisie, de tant comme elle aura plus gentil et franc cuer, de tant se chastie elle mieulx, et obeist et fait plus debonnairement le commandement de son seigneur, et a plus grant doubte et paour de luy desobeir. Car les bonnes craignent comme fist la bonne femme au tiers marchant, qui, pour doubte de desobeir à son seigneur, elle sailly sus la table et abaty tout, et ainsi doit toute bonne femme fère, craindre et obéir à son seigneur, et faire son commandement, soit tort, soit droit, se le commandement n’est trop oultrageux, et, se il y a vice, elle en est desblasmée, et demeure le blasme, se blasme y a, à son seigneur. Or vous ay un peu traittié de l’obeissance et de la crainte que l’on doit avoir à son seigneur, et comment l’en ne doit pas respondre à chascune parolle de son seigneur ne d’autre, et quel péril il y a et comment la fille d’un chevalier en mist son honnour et son estat en grant balence, pour estriver et respondre au fol escuier, qui pour ce dist que fol et que nice et sot. Maiz il est maintes gens qui sont de sy haultaines paroles et de sy mauvaiz couraige qu’ilz dient en hastiveté tout ce qu’ils scevent, et que à la bouche leur vient. Pour ce est-ce grant péril de prendre tenson à telles gens. Car qui l’y prent, il met son honneur en grant adventure ; car maintes gens en leur yre dient plus que ilz ne scevent pour eulx mieulx vengier. Si vous laisseray de ceste matière et vous parleray de celles qui donnent la char aux petiz chiens.
De celle qui donnoit la char aux chiens.
Chappitre XXe.
Je vous parleray de celle qui donnoit la chair et les bons morseaulx à ses petiz chiens. Une dame estoit qui avoit deux petis chiens. Si les avoit sy chiers qu’elle y prenoit moult grant plaisance et leur faisoit faire leur escuielle de souppes, et puis leur donnoit de la char. Sy y ot une fois un frère mendiant qui lui dist que ce n’estoit pas bien fait que les chiens fussent gros et gras là où les povres de Dieu estoient povres et maigres de faing. Si lui en sceut moult mal gré la dame, et pour ce ne se voult chastier. Sy advint que la dame acoucha au lit malade de la mort, et y avint telles merveilles que l’en vit tout appertement sur son lit deux petiz chiens noirs, et, quant elle transit, ilz estoient entour sa bouche et lui lechoient le bec, et, quand elle fut transie, l’on lui vit la bouche toute noire, que ilz avoient léchée, comme charbons, dont je l’ouy compter à une demoiselle qui disoit qu’elle l’avoit veue, et me nomma la dame. Pourquoy a cy bonne exemple à toute bonne dame comment elle ne doit point avoir si grant plaisance en telle chose, ne donner la char aux chiens ne les lescheries, dont les povres de Dieu meurent de faing là hors, qui sont creatures de Dieu et fais à sa semblance, et sont ses serfz et ses sergens, et cestes femmes ont pou ouy la parolle que Dieu dist en la sainte euvangille, que qui fait bien à son povre il le faist à luy meismes. Cestes femmes ne resemblent pas à la bonne royne Blanche, qui fut mère saint Loys, qui ne prenoit point desplaisir ains faisoit donner la viande de devant elle aux plus mesaisiéz. Et après, saint Loys, son filz, le faisoit ainsy ; car il visitoit les povres et les paissoit de sa propre main. Le plaisir de toute bonne femme doit estre à véoir les orphelins et povres et petiz enfanz par pitié, et les nourrir et les vestir comme faisoit la sainte dame qui estoit comtesse du Mans, laquelle nourissoit bien xxx orphelins, et disoit que c’estoit son esbat, et pour ce fut amie de Dieu, et ot bonne vie et bonne fin, et vit l’en plus grant clarté et planté de petiz enfanz en sa mort ; ce ne furent pas les petiz chiens que l’on vit à la mort de l’autre, comme ouy avez.