Chappitre XXIIIIe.
Il fut ainsi que trois dames avoient accusé un chevalier de tel cas et de telle decevance, et l’avoient enfermé dans une chambre tout seul et chascune dame avoit une damoiselle, et au fort le jugièrent-elles à mort, et que jamèz par telle guise ne decevroit dame ne demoiselle. Et sy estoient sy courrouciées et sy yrées vers luy que chascune tenoit le coustel pour le occire ; ne nul deblasme ne excusation ne lui valoit riens. Sy leur va dire : « Mes dames et damoiselles, puis qu’il vous plaist que je meure, sans remède ne mercy avoir, je vous pry à toutes qu’il vous plaise à moy donner un don. » Et au fort elles lui accordèrent. « Sçavez-vous, dist-il, que vous m’avez octroyé ? » — « Nennil, distrent-elles, se vous ne le dictes. » — Vous m’avez octroyé, dist-il, que la plus pute de vous toutes me frappera la première. » Lors si furent esbahies et s’entreregardèrent l’une l’autre, et pensa chascune endroit soy : Se je frappoye la première, je seroye honnie et deshonnorée. Et, quant il les vit ainsi esbahies et en esmay, il sailly en piés et court à l’uis, et le defferma et s’en yssy et ainsi se sauva le chevalier. Et elles demourèrent toutes esbahies et mocquées. Et pour ce un poy de pensement vault moult à besoing, soit à homme ou à femme. Si vous laisse de ceste matière et revien à celles qui ont moult le cuer au siècle, comme à estre ès joustes et ès festes, et aler voulentiers en pelerinaige, plus pour esbat que pour dévotion.
De celles qui vont voulentiers aux joustes et aux pellerinaiges.
Chappitre XXVe.
Je vous diray une exemple d’une bonne dame qui recouvra un grant blasme sans cause à une grant feste d’une table ronde de joustes. Celle bonne dame estoit jeune et avoit bien le cuer au siècle, et chantoyt et danssoyt voulentiers, dont les seigneurs et les chevaliers l’avoient bien chière, et les compaignons aussi. Toutes voyes son seigneur n’estoit pas trop liez dont elle y aloit si voulentiers. Mais elle vouloit bien en estre requise, et son seigneur lui en donnoit grans eslargissemens que on la requist et priast d’amer, et son seigneur le faisoit pour paour d’acquerre la male grace des seigneurs, et que on ne deist pas qu’il en feust jaloux ; si la leur octroyoit-il pour aler à leurs festes et esbatemens, et il mectoit moult de grans mises pour l’accointir à celles festes pour l’onneur d’eulx. Mais elle povoit bien apparcevoir que, s’il eust esté au gré et plaisance de son mary, elle n’y alast pas. Et, si comme il est accoustumé en esté, temps que l’en veille à dances jusques au jour, il advint, une fois entre les autres, que, à une feste où elle fust la nuit, l’en estaigny les torches et fist l’en grans huz et grans cris, et quant vint que l’en apporta la lumière, le frère du seigneur de celle dame vit que un chevalier tenoit celle dame et l’avoit mise un petit à costé, et, en bonne foy, je pense fermement qu’il n’y eust nul mal ne nulle villenie. Mais toutes fois le frère du chevalier le dist et en parla tant que son seigneur le sceut et en eut si grant dueil que il l’en mescrut toute sa vie, ne depuis n’en eut vers elle si grant amour ne si grant plaisance, comme il souloit ; car il en fut fol et elle folle et s’entrerechignèrent, et en perdirent aussi comme tout leur bien et leur bon mesnage, et par petit d’achoison.
Je sçay bien une autre belle dame qui très voulentiers estoit menée aux grans festes. Si fu blasmée et mescreue d’un grant seigneur. Dont il advint qu’elle fut malade de si longue maladie, qu’elle fut toute deffaicte et n’avoit que les os, tant estoit malade. Sy cuidoit transir de la mort, et se fist apporter beau sire Dieux. Lors dist devant tous : « Mes seigneurs, mes amis et mes amyes, veez en quel point je suy. Je souloye estre blanche, vermeille et grasse, et le monde me louoit de beaulté ; or povez-vous veoir que je ne semble point celle qui souloit estre ; je souloye amer festes, joustes et tournoys ; mais le temps est passé ; il me convient que je aille à la terre dont je vins. Et aussi, mes chers amis et amies, l’en parle moult de mal de moy et de mon seigneur de Craon ; mais, par celuy Dieu que je doys recevoir et sur la dampnacion de mon âme, il ne me requist oncques, ne me fist villennie mais que le père qui me engendra ; je ne dy mie qu’il ne couchast en mon lit, maiz ce fut sans villennie et sans mal y penser. » Si en furent maintes gens esbahis, qui cuidoient que aultrement feust, et pour tant ne laissa pas à estre blasmée ou temps passé et son honnour blessié, et pour ce a grant peril à toutes bonnes dames de trop avoir le cuer au siècle, ne d’estre trop desirables d’aler à telles festes, qui s’en pourroit garder honnourablement ; car c’est un fait où moult de bonnes dames reçoivent moult de blasmes sans cause. Et si ne dis-je mie qu’il ne conviengne parfoiz obéir à ses seigneurs et à ses amis et y aler. Mais, belles filles, se il advient que vous y ailliez et que vous ne le puissiez refuser bonnement, quant vendra la nuit que l’en sera à dancier et à chanter, que pour le peril et la parleure du monde vous faciez que vous ayiez tousjours de costé vous aucun de voz gens ou de voz parens ; car se il advenoit que l’en estaingnist voz torches et la clarté, qu’ilz se tenissent près de vous, non pas pour nulle doubtance de nul mal, maiz pour le peril de mauvais yeulx et de mauvaises langues, qui tousjours espient et disent plus de mal qu’il n’y a, et aussy pour plus seurement garder son honneur contre les jangleurs, qui voulentiers disent le mal et taisent le bien.
De celles qui ne veullent vestir leurs bonnes robes aux festes.
Chappitre XXVIe.
Un autre exemple vous diray de celles qui ne veulent vestir leurs bonnes robes aux festes et aux dymenches pour l’onneur de Nostre Seigneur. Dont je vouldroye que vous sceussiez l’exemple de la dame que sa demoiselle reprist. Une dame estoit qui avoit de bonnes robes et de riches ; mais elle ne les vouloit vestir aux dimenches ne aux festes, se elle ne cuidast trouver nobles gens d’estat. Et advint à une feste de Nostre-Dame, qui fut à un dimanche, si luy va dire sa damoyselle : « Ma dame, que ne vestés-vous une bonne robe pour l’onneur de la feste ? car il est feste de Nostre-Dame et dymenche. — Quoy ! dist-elle, nous ne verrons nulles gens d’estat. — Ha ! ma dame, ce dist la damoyselle, Dieu et sa mère sont plus grans et les doist l’en plus honnourer que nulle chose mondaine, car il puet donner ou tollir de toutes choses à son plaisir, car tout le bien et honneur vient de lui, et pour ce doit l’en porter honneur à la feste de luy et de sa benoyte chière mère et à leurs sains jours. — Taisiez-vous, dist la dame, Dieu et le prestre et les gens d’esglise me voyent chascun jour ; mais les gens d’estat ne me voyent pas, et pour ce m’est plus grant honneur de moy parer et cointoier contre eulx. — Ma dame, dist la damoiselle, c’est mal dit. — Non est, dist la dame, layssiez advenir ce que advenir pourra. » Et tantost, à ce mot, un vent, chault comme feu, la ferit par telle guise qu’elle ne se pot bouger ne remuer, ne plus que une pierre, et dès là en avant la convenoit porter entre les bras, et devint grosse et enflée comme une pipe. Si recognut sa follour et se voua en plusieurs pelerinages et s’i fist porter en une litière, et à toutes gens d’onneur elle disoit la cause comment le mal lui estoit prins, et que c’estoit la vengence de Dieu, et que bien estoit employé le mal qu’elle souffroit ; car toute sa vie elle avoit porté plus d’onneur au monde que à Dieu, et avoit plus grant joye et plus grant plaisir à soy cointoier quant gens d’estat venoient en lieu où elle fust, pour leur plaire et pour avoir sa part des regards, qu’elle ne faisoit par devocion ès festes de Dieu ne de ses sains. Et puis disoit aux gentilz et aux juennes femmes : « Mes amies, veez cy la vengence de Dieu » et comptoit tout le fait et leur disoit : « Je souloye avoir beau corps bel et gent, se me disoit chascun pour moy plaire, et, pour la louange et le bobant de la gloire que je y prenoye, je me vestoie de fines robes et de bonnes pennes bien parées, et les faisoie faire bien justes et estroites ; et aucunesfoiz le fruit qui estoit en moy en avoit ahan et peril, et tout ce faisoie pour en avoir la gloire et le loz du monde. Car quant je ouoye dire aux compaignons qui me disoient pour moy plaire : « Veez cy un bel corps de femme qui est bien taillié d’estre amé d’un bon chevalier », lors tout le cuer me resjouissoit ; mais or povez veoir quelle je suis, car je suy plus grosse et plus constrainte que une pipe, ne je ne semble point celle qui fut ; ne mes belles robes, que je avoye si chières que je ne vouloye vestir aux dymenches ne aux bonnes festes pour l’honneur de Dieu, ne me auront jamais mestier. Mes belles filles et amies, amez Dieu, car il m’a monstré ma folie, qui espargnoye mes bonnes robes aux festes pour moy cointoier devant les gens d’estat pour avoir le los et le regart des gens. Sy vous prye, mes amies, que vous prengniez icy bon exemple. » Ainsy se complaignoit la dame malade, et fut bien malade et enflée par l’espace de vij ans. Et après, quant Dieu eut veu sa contricion et sa repentance, si luy envoya santé et la gary toute saine, et fut dès lors en avant moult humble envers Dieu, et donna le plus de ses bonnes robes pour Dieu, et se tint simplement et ne eut pas le cuer au monde comme elle souloit. Et pour ce, belles filles, a cy bon exemple comment l’on doit plus parer et vestir sa bonne robe aux dimenches et aux festes, pour honneur et amour de Dieu, qui tout donne, et pour l’amour de sa doulce mère et de ses sains, que l’on ne doit faire pour les gens terriens, qui ne sont que boue et terre, pour avoir leur grace et leur los ne les regards d’eulx ; car celles qui le font par telz plaisances, je pense qu’il desplaise à Dieu, et que il en prendra sa vengence en cest siècle ou en l’autre, sy comme il fist de la dame, comme vous avez ouy, et pour ce y a bon exemple à toutes bonnes femmes et bonnes dames.