Après les bonnes dames doivent estre piteuses et charitables comme la sainte dame qui donnoit pour Dieu et pour pitié le plus de ce qu’elle avoit, et à l’exemple de elle fist aussi sainte Elizabeth, sainte Luce, sainte Cecille et plusieurs aultres sainctes dames, qui estoient sy charitables que elles donnoient le plus de leurs revenues aux povres et aux mesaisiez, si comme il est contenu en leurs legendes, dont je vouldroye que vous sceussiez un exemple d’une bonne dame de Romme qui estoit à la messe ; elle resgarda delez elle une povre femme qui trembloit de froit par un fort yver ; la bonne dame en eut pitié et se leva de son siége, et appella privéement la povre femme et la mena en son hostel qui estoit près et lui donna son peliçon. Sy advint tel miracle que le prestre ne pouvoit sonner mot ne parler jusques à tant que la bonne dame feust revenue, et dès ce que elle feust revenue, la voix lui revint, et vit puis par advision la cause et comment Dieu se louoit à ses anges du don que la bonne dame lui fist. Sy a cy bon exemple à toute bonne dame d’estre charitable et aumosnière, et non pas laissier avoir froit, fain ne mesaise à ses povres voysins ne voisines de tout ce qu’elles pourront avoir mestier, selon leur povoir. Car c’est grant franchise de bonne nature et une chose qui à merveilles plaist à Dieu. Or vous ay-je parlé de la benoite vierge glorieuse, à qui nul ne s’appareille, et vous en ay pou parlé ; car trop seroit longue la matière à parler de tous ses faiz. Sy vous lairay de celle, quant en present, et vous diray des bonnes dames veuves de Romme, lesquelles, quant elles se tenoient seintement et nettement en leur vefveté, l’en les couronnoit par honneur en singne de chasteté. Sy seroit longue chose à vous racompter la bonté et la charité de elles et de leurs bonnes meurs. Sy vous ay parlé premièrement des bonnes dames qui furent avant l’advenement de nostre seigneur Jhesucrist, si comme il a esté trouvé en la Bible. Après je vous ay raconté d’aucunes bonnes dames depuis le nouvel Testament, c’est assavoir depuis que Dieu vint en la glorieuse vierge Marie, et aussi comment la sainte escripture loue les bonnes dames de cellui temps. Il est raisons que nous louons aucunes de ce temps où nous sommes ; si je vous en diray de chascun estat un ou ij. pour monstrer exemple aux autres ; car l’en ne doit pas celer les biens et l’onneur d’icelles, ne nulle bonne dame ne doit avoir desdaing, fors soy esjouir du bien et du bon racompter des bonnes dames. Premièrement je y mettray la royne Jehanne de France.
Cy parle de la royne Jehanne de France.
Chappitre CXIIIe.
La bonne royne Jehanne de France, qui n’a gaires qu’elle mourut, fust saige et de sainte vie, et moult charitable, plaine de devocions et de aumosnes, et son estat tint si net et si noble et de bonne ordenance que grant chose seroit à le racompter. Après mectrons-nous la duchesse d’Orléans, qui moult a eu à souffrir, et touz jours s’est tenue sainctement et nettement, devant et après ; mais c’est longue chose à racompter de ses bonnes meurs et de sa bonne vie. Et ne devons mie oublier la contesse mère au conte, comment elle s’est noblement gouvernée en sa vefveté et nourri ses enffans et sa terre bien gouverné et usé de bonne vie. Après si vous parleray de chascun estat. Sy vous parleray d’une baronnesse qui demouroit en nostre pays, qui a resté bien vefve l’espace de vingt-cinq ans, et estoit juenne et belle quant son seigneur mourut, et fut moult requise ; mais elle disoit en son secret que, pour l’amour de son feu seigneur et de ses enffans qui estoient jeunes, que jamais ne seroit mariée ; et a maintenu sa vefveté nettement, sans reproche, dont elle doit estre louée. Et la vous desclaireray : c’est madame d’Artus.
De plusieurs dames vefves.
Chappitre CXIIIIe.
Après je vous diray d’une dame, femme à chevalier compaignon, qui est vefve dès le tems de la bataille de Crécy, il y a xxvj. ans. Celle bonne dame estoit moult belle et juenne, et moult a esté demandée de plusieurs lieux. Mais oncques marier ne se voulst, ains a touz jours nourry ses enffans moult honnorablement. Sy doit estre moult louée, et plus encore du temps de son seigneur. Car son seigneur si estoit petit, tort et borgne et moult maugracieux, et elle estoit belle et juenne et grant gentil femme de par elle. Mais la gentille dame l’ama moult et honnoura autant comme femme puet amer homme, et le craingnoit et servoit si humblement que moult de gent s’en merveilloient. Sy doit estre mise ou compte des bonnes, pour ce que en elle n’a riens que reproucher ne devant ne d’après. Après vous compteray de une dame, femme d’un simple bachelier. La dame estoit belle et juenne et de bon lignage, et son seigneur estoit vieil et ancien et tourné en enffance, et faisoit soubz soy comme un enffant et avoit maladie bien laide ; mais non obstant la bonne dame le servoit jour et nuit plus humblement que ne peust faire une petite chamberière ou une petite femme servante ; et meist à peines la main où celle bonne dame la mettoit. L’en la venoit querre bien souvent pour la faire chanter et dancier ès festes, qui estoient menu et souvent en la ville où elle demouroit. Mais trop poy y aloit, ne riens ne la tensist à l’eure que elle sçavoit que il feust temps de faire aucun service à son seigneur. Et, se aucune lui deist : « Madame, vous deussiez autrement esbatre et estre liée, et laissier dormir vostre preudomme, qui n’a de riens mais mestier que de repos », sy savoit bien que c’estoit à dire ; elle leur respondoit saigement que, de tant qu’il estoit plus à malaise, avoit-il plus grant mestier d’estre servy, et que elle prenoit assés de joye et d’esbat à estre entour lui et lui faire chose qui lui pleust. Que vous diray-je ? Elle trouvoit assez qui lui parloit de la joye et de l’esbatement du siècle ; mais nul n’y povoit venir ne pincier ne mordre, tant estoit loyale et ferme à son seigneur et à garder l’onneur de elle. Et après que son seigneur fust mort, se elle se gouverna bien en son mariage, si s’est-elle bien gouvernée en sa vefveté, et nourry ses enffans sans soy vouloir consentir à mariaige, et par ainsi en tous estaz elle doit estre louée et mise en compte des bonnes, combien qu’elle ne soit pas grant maistresse ; mais le bien et la bonté d’elle doit estre bon exemple et mirouer aux autres, et ne doit l’en point taire le bien de ceulx qui l’ont desservy. Et pour ce vous ay-je racompté d’aucunes de nos dames d’aujourduy de chascun estat une ; quar, se je vouloye de toutes racompter, je auroye trop à faire et seroit ma matière trop longue ; car moult en y a de bonnes ou royaulme de France et ailleurs. Cestes bonnes dames de quoy je vous parle sont sans reproche, et droitement esprouvées de bonté en leur mariage et en leur vefveté, et en ont moult eschevé les juennesses et les parolles du monde, et ont tenu leur bon estat ferme sans ce que l’en se peut jengler d’elles. Elles ne se sont pas remariées par plaisance à maindres d’estat que n’estoient leurs seigneurs ; car je pense que celles qui s’abaissent par plaisance, de leur voulenté, sans le conseil de leurs amis, font contre elles. Et avient aucunefoiz que, quant un petit de temps est passé et que le temps se remue ainssi comme yver et esté, et quant la plaisance se amendrist et fault, et elles se revoyent quant les grandes ne leur portent plus si grant honneur comme elles souloient, lors leur yst du cuer la vergoingne, et se revoyent. Et aucunes foiz elles chieent en repentailles ; mais il n’est pas temps, et, quant de ma semblance, il me semble que ceux qui prengnent leur grant dame à femme et font de leur dame leur subgiete, je pense que c’est grant pitié de mettre en servaige si noble chose et si haultaine comme sa grant dame d’onneur, par laquelle il peust venir tant de honneur et de vaillance ; car, de ce qu’il l’a espousée il est sire de celle qui souloit estre dame, et à present est sire et sera appellé seigneur, et sera en grant crainte de faillir et desobeir, mais ce sera tantost passé. Il me semble que il vueille venir au repos, car les grans emprises de venir à honneur pour plaire à sa dame sont passées. Si a moult à dire en cest fait en plusieurs manières ; car cellui qui lui a juré foy et loyauté de garder son honneur et son estat à son povoir, et depuis l’a conseillié à soy abaissier et à faire contre la voulenté de ses seigneurs et de ses amis pour faire son plaisir, je ne sçay si c’est bon conseil et feal, et de tirer à la mettre la derrenière, qui souloit aler la première. Si est assez à dire et a assez donné à parler aux gens.
Cy parle d’un simple chevalier qui espousa une grant dame.
Chappitre CXVe.
Dont je sçay bien un exemple d’un simple chevalier qui espousa une grant dame, mais, toutes les fois que Messire de Dorval le veoit, le premier salut que il lui fist si estoit lui subler, et puis lui dit que il ressemble au rossignol. Car, quant le rossignol a jouy de ses amours, il suble. Sy vous dy bien que le chevalier n’est mie liés de la bourde, quelque chière que il en feist. Si vous laisse atant de cestes dames. Mais, mes chières filles, prenez y bon exemple et gardez bien que, si Dieu vous a donnés seigneurs et que vous soyez vefves, que vous ne vous remariez ne par plaisance ne par amouretes, fors par le gré et le bon conseil de voz parens et amis, et ainsi garderez vostre honneur sauve et entière sans reproche, et tout bien et honneur vous en vendra, et ne sublera l’en pas de vous ne de vostre mary, et n’en dira l’en pas les goullées ne les paroles comme l’en fait de maintes, dont je me tais et de ceste matière.