—C'eût été pour toujours si tu en avais jugé ainsi. Voyons, n'ai-je pas été, pendant ces trois années, l'être le plus heureux de la terre? Outre ton amour, qui eût suffi, et au delà, à tous mes désirs, ne m'as-tu pas entourée d'amis excellents, d'artistes exquis, de jouissances élevées? Comment aurais-je pu, dans ce milieu si charmant et si affectueux, regretter les grands-oncles et les petits-cousins de Vaucluse? En vérité, tu as l'air de te moquer de moi, quand tu me rappelles mon isolement et mon obscurité. Est-ce que, dans le cas où j'aurais aimé l'éclat, je n'avais pas ta gloire? C'est bien plutôt moi qui devrais m'étonner qu'un homme tel que toi ait pu apercevoir et ramasser, dans ce coin perdu, la pauvre désolée, à moitié idiote! Oui, oui, je m'étonnerais, si je ne savais que les grandes âmes sont seules capables de grands amours.
—Non, dit Adriani, mêlant sous ses baisers les cheveux blonds de sa fille aux noirs cheveux de sa femme, il n'est pas nécessaire d'être un homme supérieur pour savoir aimer! C'est aussi une erreur monstrueuse de croire que les grandes passions soient la fatalité des âmes faibles. L'amour n'est ni une infirmité ni une faculté surnaturelle…
—Tu as raison, dit Laure en l'interrompant, l'amour, c'est le vrai! Il suffit de n'avoir ni le cœur souillé, ni l'esprit faussé, pour savoir que c'est la loi la plus humaine, parce que c'est la plus divine.
Ils rentrèrent de bonne heure à Mauzères pour y recevoir le baron, dont ils attendaient la visite. Le baron n'avait pas réalisé ses rêves de gloire et de fortune à l'Opéra; mais il avait reçu une mission archéologique pour explorer l'Asie Mineure et une partie de l'Égypte, et il venait de la remplir d'une manière assez brillante. Il était donc tout rajeuni et tout radieux, et il passa l'automne avec ses deux amis avant d'entreprendre de nouvelles conquêtes sur l'antiquité.
Laure tenta, par tous les moyens, de ramener à elle sa belle-mère. La marquise fut implacable et prédit à l'heureuse compagne d'Adriani une vie d'abandon, de désordre et de honte. Un comédien ne pouvait être honnête et fidèle. Il ruinerait sa femme et déshonorerait ses enfants. Je ne sais pas si elle ne fit pas un peu entrevoir l'échafaud en perspective. Cependant elle fit une grave maladie et envoya son pardon. Elle se rétablit rapidement et le révoqua. Les infirmités l'adouciront peut-être.
Toinette, considérée, en Provence, comme une infâme entremetteuse, passa avec raison, en Languedoc, pour une excellente femme. Elle est traitée par les deux époux comme une inséparable amie.
Comtois continue à être fort sujet aux maux de dents; mais l'admission de sa famille dans la maison de son maître l'a réconcilié avec l'air vif du Vivarais. Il continue à tenir son journal et l'enrichit de réflexions intéressantes sur la musique, sujet où il est devenu si compétent, que personne n'ose ouvrir la bouche devant lui, pas même Adriani, qui redoute beaucoup ses dissertations en tout genre, mais qui l'a rendu fort heureux en lui donnant de la copie à faire.
Comtois n'avait jamais perdu l'habitude d'enregistrer, à son point de vue, les moindres actions de son maître. Pendant trois ans, il l'avait désigné sous le titre amical de mon artiste. Mais, du jour où Adriani rentra comme châtelain dans son domaine de Mauzères, Comtois se remit à écrire respectueusement: Monsieur.
FIN.