D'Argères apprit bien vite, et presque malgré lui, tout le roman de la désolée. Mademoiselle Muiron, frappée du bon air et de la belle figure de cet auditeur inespéré, s'empara de lui comme d'une proie. Elle était de ces personnes qui, sans avoir beaucoup de jugement, ont une certaine pénétration superficielle. Dès le premier salut échangé avec lui, elle comprit fort bien que l'inconnu éprouvait un secret embarras et ne cherchait qu'une échappatoire pour se dérober bien vite au reproche qu'il méritait. Ce n'était pas le compte de la bonne Muiron. Elle alla au-devant de ses scrupules et lui fournit, avec une rare présence d'esprit, le prétexte qu'il eût en vain cherché pour motiver sa présence à pareille heure dans le jardin.

—Monsieur était curieux de voir nos antiques? lui dit-elle d'un air prévenant. Oh! mon Dieu, nous ne les cachons pas, et je voudrais qu'ils méritassent la peine qu'il a prise d'entrer ici.

D'Argères, frappé de la jolie et facile prononciation de celle qu'il s'obstinait à prendre pour une mère, crut voir une épigramme bien décochée dans cette avance naïve, et se confondit en excuses.

—En effet, dit-il en jetant un regard sur les torses brisés qui lui avaient servi de siége et dont il ne se souciait pas le moins du monde, je suis amateur passionné… occupé de recherches… et fort distrait de mon naturel. Je n'aurais pas dû me permettre, chez des femmes… Entrer ainsi, je suis impardonnable… Je me retire désolé…

—Mais non, mais non! s'écria Toinette en lui barrant le passage de l'allée étroite dans laquelle il voulait s'élancer; restez et regardez à votre aise, monsieur! Il paraît que c'est très-beau, quoique bien abîmé. Moi, je n'y connais rien, je le confesse, mais ce sont des curiosités. C'est le grand-oncle de madame de Monteluz, un homme instruit, qui demeurait ici autrefois, et qui avait recueilli cela aux environs. Il paraît que c'est du temps des Romains.

—Oui, en effet, c'est romain, dit d'Argères d'un air capable dont il riait en lui-même.

—Il y en a qui prétendent que c'est même du temps des Gaulois.

—Ma foi, oui, reprit d'Argères, ça pourrait bien être gaulois!

—Si monsieur veut les dessiner…

—Oh! je craindrais d'abuser…