—Monsieur croit plaisanter, répondit-elle en souriant aussi. Ce titre m'appartient: je sors d'une famille espagnole, mes parents étaient nobles.

—Soit! mais, en admettant que je n'aie pas le cœur libre,—et, d'ailleurs, n'ayez pas tant de sollicitude pour moi,—quel danger supposez-vous donc pour votre maîtresse à ce que je la voie passer ou s'asseoir dans le jardin, ou regarder par-dessus sa haie, à supposer que j'aie besoin de votre protection pour satisfaire cette fantaisie?

—Oh! pour elle, il n'y en a aucun, malheureusement peut-être; car, si elle pouvait remarquer que vous êtes beau et bien fait, que vous avez un son de voix enchanteur et des manières parfaites, elle serait à moitié sauvée; mais elle ne vous verrait peut-être seulement pas, tout en ayant les yeux attachés sur vous.

—Eh bien, alors! A quelle heure se lève-t-elle? quand met-elle la tête à sa fenêtre?

—Elle n'a pas d'heure. Mais écoutez, monsieur le mystérieux! je sais tout, car je devine tout.

—Quoi donc? s'écria d'Argères stupéfait.

—Vous êtes amoureux de madame, amoureux depuis longtemps. Vous la connaissez. Vous n'êtes pas venu ici par hasard. Vous me questionnez, non pas pour apprendre ce qui la concerne dans le passé, mais pour entendre parler d'elle, pour savoir si elle revient un peu de son désespoir. Enfin, depuis une heure, vous vous moquez de moi en faisant semblant de vous souvenir vaguement de la belle Laure de Larnac. Tenez, vous êtes un de ceux qui l'ont demandée en mariage, et, repoussé comme tant d'autres, vous n'avez pu l'oublier. Vous espérez qu'à présent…

—Ta ta ta! quelle imagination vous avez! dit d'Argères. Vous êtes un bas bleu, doña Antonia Muiron! vous faites des romans. Eh bien, je vais vous en conter un qui est la vérité.

»J'avais un ami, un pauvre ami sentimental, romanesque comme vous. Il n'était pas riche, il n'était pas beau. Il avait du talent, il était dans les seconds violons à l'Opéra; il était de la société des concerts au Conservatoire. C'est là qu'il vit la belle Laure, et que, sans la connaître, sans rien espérer, sans oser seulement lui faire pressentir son amour, il conçut pour elle une de ces belles passions qu'on trouve dans les livres et quelquefois aussi dans la réalité. Il me la montra, cette charmante fille; il me la nomma, car il savait son nom par M. Habeneck, et je crois que c'est tout ce qu'il savait d'elle. Il la dévorait des yeux; il voyait bien qu'il y avait tout un monde entre elle et lui. Il n'espérait et n'essayait rien. Il vivait heureux dans sa muette contemplation. Il était ainsi fait. C'était un esprit nuageux: il était Allemand.

»Il la perdit de vue; il l'oublia. Il en aima une autre, deux autres, trois ou quatre, peut-être, de la même façon. Il épousa sa blanchisseuse. C'était un vrai Pétrarque, moins les sonnets. Il est parti pour l'Allemagne, où il est maître de chapelle de je ne sais quel petit souverain.