Elle se trouvait vis-à-vis de moi; elle me fit un salut poli où il y avait de la grâce naturelle, et rien de plus. Puis elle passa et disparut derrière les arbres.

La Muiron me dit:

—Vous êtes content, j'espère; vous l'avez vue. A présent, vous allez vous sauver.

Pourquoi me serais-je sauvé, puisqu'on me permettait de rester? Ce fut la Toinette qui sortit du jardin ou qui feignit d'en sortir, curieuse probablement de voir de quel air je regardais la belle Laure. Pendant quelques moments, je crus me sentir sous son œil d'Argus, clignant à travers quelque bosquet. Mais je l'oubliai bientôt pour ne songer qu'à regarder en effet sa maîtresse.

Quant à celle-ci, après avoir fait lentement le tour d'un carré de verdure grillé par le soleil, elle revint s'asseoir sur un banc contre un mur chargé de vignes, et si près de moi, si bien placée en profil, qu'un sot eût pu croire qu'elle posait là pour se faire admirer.

Mais, malheureusement pour mon amour-propre, la vérité est qu'elle m'avait déjà parfaitement oublié. Je pus donc me laisser aller à une contemplation qui eût fait la béatitude ou plutôt la catalepsie de notre ami Daniel.

Je n'étais pas tout à fait tranquille cependant. A la trouver si absorbée, l'idée de la folie me revenait, et je craignais toujours de la voir se livrer à quelque excentricité affligeante. Il n'en fut rien. Elle resta presque un quart d'heure immobile comme une statue. Le soleil montait, et, se faisant déjà chaud, tombait sur sa tête nue, sans qu'elle prît garde à lui plus qu'à moi. Elle a toujours ces magnifiques cheveux bruns touffus et bouffants qui font comme une couronne naturelle à sa tête de Muse; mais ce n'est pas la Muse antique qui regarde et commande: c'est la Muse de la renaissance qui rêve et contemple.

Elle a beaucoup souffert, sans doute, et la Muiron m'a dit qu'elle avait été dangereusement malade pendant plus d'un an; mais la force et la santé sont revenues. Le plus complet détachement de la vie a répandu sur sa beauté, dont nous remarquions autrefois l'expression doucement sérieuse, un sérieux encore plus doux. Cela est même très-étrange; elle n'a pas l'air triste, elle a l'air attentif et recueilli, comme elle l'avait en écoutant les symphonies de Beethoven. Mais il semble qu'elle écoute encore une musique plus belle, et qu'elle soit recueillie dans une satisfaction plus profonde. Elle a même pris un peu d'embonpoint qui manquait aux contours de son visage et de son buste. Son teint est toujours pâle, avec cette nuance légèrement ambrée qui exclut la pénible idée d'une organisation trop lymphatique. Il y a encore du sang et de la vie sous ce beau marbre. Ce qui paraît mort, bien mort, c'est la volonté.

Pourtant l'expression du visage ne trahit ni la faiblesse ni l'abattement. Cette âme n'est pas épuisée; elle s'attache à je ne sais quelle certitude qui n'est certainement pas de ce monde.

Je remarquai aussi que, contre mon attente, il n'y avait ni désordre dans sa chevelure, ni lâcheté dans sa mise. Sa robe et son peignoir de mousseline étaient flottants et non traînants. Ses formes admirables donnent à ses amples vêtements l'élégance chaste des draperies antiques.