Je lui fis encore de la musique; elle me servit elle-même du thé avec des soins charmants qui ne parurent plus lui coûter que de légers efforts de présence d'esprit. Elle parla musique et peinture avec moi, et les noms de plusieurs personnes connues d'elle et de moi dans l'art ou dans le monde vinrent se placer naturellement dans notre entretien et former un lien commun dans nos souvenirs. Elle me dit que j'étais un grand artiste, me questionna sur mes études; mais, bien que Muiron, qui ne nous quittait pas, en prît occasion pour essayer de m'interroger indirectement sur ma position et mes relations, madame de Monteluz la tint en respect par une discrétion exquise sur tout ce qui sortait tant soit peu du domaine de l'art. Elle parut m'accepter de confiance.

Ma vanité se remit sur ses pieds. Je crus un moment avoir commencé l'œuvre de sa guérison; mais, en y regardant mieux, je vis que la grâce de cet accueil n'était qu'un plus grand effort d'abnégation. Le peu de curiosité qu'elle me témoignait, au milieu d'une admiration d'artiste plus que satisfaisante pour mon amour-propre, était la plus grande preuve possible de l'oubli, où, comme homme, je suis destiné à être enseveli par elle.

En somme, c'est une femme ravissante, une nature adorable. Tu la connais, si tu te souviens bien de sa figure, qui est le moule exact de son esprit et de son caractère. C'est un esprit sérieux, c'est un caractère angélique. On voit que cette bouche n'a jamais pu dire une médisance, une méchanceté, une dureté quelconque. On sent que cette âme n'a jamais admis la pensée du mal. C'est une musique que sa voix, et toute la douceur, toute l'égalité de son âme, sont dans sa moindre inflexion, dans sa plus insignifiante parole. Elle a pourtant la prononciation nette et le r un peu vibrant des femmes méridionales. Mais une distinction à la fois innée et acquise efface ce que cette habitude a de vulgaire et d'affecté chez les Languedociennes, pour n'y laisser que ce qu'elle a d'harmonieux et de secrètement énergique. Je n'osais pas la prier de chanter; ce fut Muiron qui s'en chargea, et j'appuyai sur la proposition.

—Chanter après vous, me dit-elle, serait une grande preuve d'humilité chrétienne, et je n'hésiterais pas si je le pouvais; mais, aujourd'hui, non! je ne le pourrais pas! Un autre jour, si vous voulez.

—Un autre jour? lui dis-je en me levant. Il me sera donc permis de venir vous distraire encore un peu avec mes chansons?

—Ai-je dit un autre jour? répondit-elle. C'est bien présomptueux! je n'ose pas vous le demander.

—Eh bien, moi, lui dis-je, je le demande comme une grâce; mais, avant tout, je tiens à ne pas tromper une personne dont je respecte la tristesse, dont je vénère la confiance. Il y a eu malentendu entre mademoiselle Muiron et moi, à coup sûr. Elle vous a dit que j'avais l'honneur d'être connu de vous, puisque vous vous êtes accusée ce matin d'un manque de mémoire. Mademoiselle Muiron s'est trompée absolument. Je ne me suis jamais présenté dans votre famille, je ne vous ai jamais rencontrée dans le monde, je ne vous ai vue qu'au Conservatoire, il y a quatre ans, sans que vous ayez jamais fait la moindre attention à moi.

—Eh bien, répondit-elle avec une bienveillance nonchalante, c'est égal, nous nous connaissons maintenant.

—Non, madame. Je crois que j'ai le bonheur de vous connaître, car il suffit de vous voir…; mais…

—Eh bien, c'est la même chose pour vous, dit-elle en m'interrompant: il suffit de vous entendre; vous avez l'esprit juste et le cœur vrai. Je n'ai pas besoin d'en savoir davantage pour vous écouter avec sympathie.