«Bourgade de Vaucluse, 1er septembre 18…

«Monsieur n'est qu'un artiste, c'est la vérité; mais, malgré ça, c'est un très-galant homme, qui montre aux gens, dans l'occasion, le cas qu'il fait de leur probité. Monsieur est aussi un homme fort aimable. Il a causé avec moi, ce matin, pour la première fois, et m'a mis à même de voir qu'il n'est pas sans esprit et sans éducation.»

Après quoi, Comtois alla voir la grotte et le lac souterrain de Vaucluse; ce qui lui fournit matière à une lettre descriptive adressée à son épouse, et qui commençait ainsi:

«Rien de plus étonné que moi à la vue de cette eau chantée par M. Pétrarque! etc.»

Constatons un fait, avant de laisser M. Comtois à ses élucubrations: c'est qu'il avait pour sa femme une affection protectrice. Il avouait volontiers à ses amis qu'il avait fait un mariage de garnison, car elle était simple cuisinière et ne mettait pas un mot d'orthographe; mais elle avait de l'esprit naturel, disait-il, et devinait des choses au-dessus de sa portée. Voilà pourquoi il n'était pas fâché de l'éblouir, dans l'occasion, par une supériorité qu'il jugeait incontestable.

Adriani avait pourtant passé devant la source sans lui accorder un regard. Il avait traversé les montagnes environnantes, se dirigeant à vol d'oiseau vers le village de Gordès, qu'on lui avait indiqué comme voisin de Larnac. Il arrivait au milieu du jour, insensible à la fatigue et à une chaleur accablante, au terme de sa course.

Là seulement, il put songer à admirer le pays, qui était superbe, et des vallées fertiles, protégées de montagnes d'un assez beau caractère. Larnac était un vieux manoir d'un aspect imposant par sa situation, d'une importance médiocre cependant, mais rendu confortable par la longue résidence d'une famille aisée et les soins que la belle-mère de Laure y avait donnés durant la tutelle de cette dernière. Dans les premiers jours de son mariage, Laure elle-même avait rempli sa demeure d'une certaine élégance, sans luxe déplacé. Elle eût voulu faire aimer cet intérieur à son jeune mari. Depuis la mort d'Octave, Laure ne s'était plus souciée ni occupée de rien; mais la marquise avait entretenu toutes choses avec ponctualité.

Le mot de ponctualité est celui qui convient le mieux pour résumer le caractère et l'existence entière de cette femme que son entourage distinguait de Laure en l'appelant la marquise, tandis que Laure, marquise aussi, mais tenue dans une sorte d'infériorité de convenance, était désignée sous le nom de madame Octave. Nous suivrons cette donnée quant à la belle-mère, pour éviter toute confusion.

Son nom de fille, comme on dit encore dans les anciennes familles, était Andrée d'Oppédète. Elle avait été fort belle, mais froide, sans charme et sans grâce. Élevée dans un couvent d'Avignon, produite ensuite dans le monde d'Avignon, de Marseille, de Nîmes et d'Uzès, mariée à un gentilhomme sans avoir, mais dont les ancêtres avaient fourni des viguiers à toutes les vigueries de la Provence: épouse sans amour, mère sans faiblesse, femme sans reproche, elle avait mené, sous le plus beau soleil du monde, une vie glacée par les préjugés aristocratiques et religieux, si obstinés dans le midi de la France. Ces préjugés n'étaient pas chez elle à l'état violent. Toute violence lui était inconnue. Ils étaient à l'état de foi inébranlable, béate, indestructible. Vue d'un seul côté, c'était une très-respectable nature, rigide sur tous les points d'honneur, désintéressée, libérale autant que lui permettaient ses idées d'ordre et la médiocrité de sa fortune; indulgente autant que peut l'être une orthodoxie à seize quartiers: chaste autant que peut l'être une femme qui, par ordre du confesseur, subit sans amour la loi du mariage.

Longtemps la belle Andrée brilla dans le monde provençal comme un meuble d'apparat qui ornait les fêtes sans les égayer. Sans sortir de sa famille, qui se ramifiait par ses alliances à une population entière de cousins, d'oncles, de germains et issus de germains, elle se trouvait très-répandue. Les devoirs de famille lui créèrent donc des habitudes de représentation et d'hospitalité, et, quand elle avait dit le monde, objet de son respect ou de ses égards, elle croyait parler de l'univers, et ne se doutait pas que l'opinion pût dicter ses arrêts ailleurs que dans le petit groupe que formaient, en somme, ses grandes relations au sein d'une petite caste.

Le récit de Toinette, relativement à la longue opposition de la marquise au mariage d'Octave et de sa pupille, était parfaitement véridique. Cette mère rigide, cette fière patricienne pauvre, eût laissé mourir d'amour et de douleur son fils et sa nièce plutôt que de se laisser soupçonner de calcul et de captation. Elle ne céda qu'en voyant Laure toucher à sa majorité sans varier sa préférence; mais, en cédant, elle se garda bien de témoigner aucune joie d'un mariage qui redorait un peu le blason de sa famille. Elle ne ressentit même aucune admiration pour la constance et la générosité de sa pupille. Elle les regarda comme des choses toutes simples, à la hauteur desquelles sa fierté, à défaut de sa sensibilité, l'eût placée, et elle se contenta de dire: