—Je le crois bien, dit Joseph. Tenez, je vous conseille de vous débarrasser d'eux avec une bonne somme d'argent comptant, et ils vous laisseront en repos.

—De l'argent comptant, bourreau! où veux-tu que je le prenne? Avec ce que j'ai dépensé pour retourner ce pâtural, une paire de boeufs de travail que je viens d'acheter, les vins qui ont gelé, les charançons qui sont déjà dans les blés nouvellement rentrés; c'est une année épouvantable: je suis ruiné, ruiné! je n'ai pas cent francs à la maison.

—Moi, je vous conseille de courir les chances du procès.

—Quand je te dis que je suis sûr de perdre: veux-tu me faire damner aujourd'hui?

—Eh bien! parlons d'autre chose, voisin; ce sujet-là vous attriste, et il est vrai de dire qu'il n'a rien d'agréable.

—Si fait, parlons-en; car enfin il faut savoir à quoi s'en tenir. Puisque te voilà, et que tu dois voir André ce soir ou demain, je voudrais que tu pusses lui porter quelque proposition de ma part.

—Je ne sais que vous dire, répondit Joseph; cherchez vous-même ce qu'il convient de faire: vous avez plus de jugement et de connaissances en affaires que moi lourdaud. En fait de générosité et de grandeur dans les procédés, ni moi ni personne ne pourra se flatter de vous en remontrer.

—Il est vrai que je connais assez bien le monde, reprit le marquis, et que j'aime à faire les choses noblement. Eh bien! va lui dire que je consens à le recevoir et à l'entretenir de tout dans ma maison, lui, sa femme et tous les enfants qui pourront survenir, à condition qu'il ne me demandera jamais un sou et qu'il me signera un abandon de son héritage maternel.

—Vous êtes un bon père, marquis, et certainement je n'en ferais pas tant à votre place; mais je crains qu'André, qui a perdu la tête, ne montre en cette occasion une exigence plus grande que vos bienfaits: il vous demandera une pension.

—Une pension! jour de Dieu!