André s'abandonna à la prudence et à l'adresse de son ami, trop faible pour combattre son père et trop faible aussi pour empêcher un autre de le combattre en son nom. Toujours effrayé, inerte et souffrant entre le bien et le mal, il retourna auprès de sa femme, feignit de partager son contentement, et s'endormit fatigué de la vie, comme il s'endormait tous les soirs.
Quelques jours s'écoulèrent avant que Joseph pût revoir le marquis. Une foire considérable avait appelé le seigneur de Morand à plusieurs lieues de chez lui, et il ne revint qu'à la fin de la semaine. Il rentra un soir, s'enferma dans sa chambre, et déposa dans une cachette à lui connue quelques rouleaux d'or provenant de la vente de ses bestiaux. «Ceux-là, dit-il en refermant le secret de la boiserie, on ne me les arrachera pas de si tôt.» Il revint s'asseoir dans son fauteuil de cuir et s'essuya le front avec la douce satisfaction d'un homme qui ne s'est pas fatigué en vain. En ce moment ses yeux tombèrent sur une petite lettre d'une écriture inconnue qu'on avait déposée sur sa table; il l'ouvrit, et après avoir lu les cinq ou six lignes qu'elle contenait, il se frotta les mains avec une joie extrême, retourna vers son argent, le contempla, relut la lettre, serra l'argent, et sortit pour commander son souper d'un ton plus doux que de coutume. Comme il entrait dans la cuisine, il se trouva face à face avec Joseph, qui attendait son retour depuis plusieurs heures, et qui était venu pour lui porter le dernier coup; mais cette fois toutes les batteries du brave diplomate furent déjouées.
—Eh bien! mon cher, lui dit le marquis en lui donnant amicalement sur l'épaule une tape capable d'étourdir un boeuf, nous sommes sauvés; tout est réparé, arrangé, terminé, tu sais cela? c'est toi qui as apporté la lettre?
—Quelle lettre? dit Joseph renversé de surprise.
—Bah! tu ne sais pas? dit le marquis: les enfants ont entendu raison; ils se confessent, ils s'humilient; c'est à tes bons conseils que je dois cela, j'en suis sûr; tiens, lis.
Joseph prit avidement le billet et tressaillit en reconnaissant l'écriture.
«MONSIEUR,
Notre excellent ami, Joseph Marteau, nous a appris avant-hier que vous aviez la bonté de pardonner à l'égarement de notre amour, et que vous tendiez les bras à un fils repentant. Dans l'impatience de voir s'opérer une réconciliation que j'ai demandée à Dieu tous les jours depuis six mois, je viens vous supplier de hâter cet heureux instant. J'espère que Joseph vous dira combien mon respect pour vous est sincère et désintéressé. Si André avait jamais eu la pensée de vous vendre sa soumission, j'aurais cessé de l'estimer et j'aurais rougi d'être sa femme. Permettez-nous bien vite d'aller pleurer à vos pieds; c'est tout, absolument tout ce que je vous demande.
Votre respectueuse servante, GENEVIÈVE.»
«Tout est perdu pour ces malheureux enfants romanesques, pensa Joseph; ce qu'il me reste à faire, c'est de réparer de mon mieux le tort que j'ai pu faire à André dans l'esprit de son père par mes abominables mensonges.»
Il y travailla sur-le-champ, et n'eut pas de peine à faire oublier au marquis les prétendues menaces qui l'avaient effrayé. Le hobereau était si content de ressaisir à la fois ses terres et son argent qu'il était dans les meilleures dispositions envers tout le monde; il se grisa complètement à souper, devint tendre et paternel, et prétendit qu'André était ce qu'il avait de plus cher au monde.
—Après votre argent, papa! lui répondit étourdiment Joseph, qui, par dépit, s'était grisé aussi.