Quant aux types de Léonard, les avis sont bien partagés. Ils paraissent le vrai beau à certains artistes; à d'autres, ils semblent la laideur embellie par l'art. Personne ne peut leur refuser la noblesse et l'originalité.

C'est le privilège de beaucoup de grandes choses d'être mystérieuses, et d'exercer sans cesse l'imagination. On commentera éternellement l'Hamlet de Shakspeare, l'Enfer du Dante, le Faust de Goethe, la Nuit de Michel-Ange, et, à un autre degré d'intérêt et d'admiration, la Joconde de Léonard.

Elle n'était pas du tout belle, cette Joconde. Vasari ne l'a jamais vue. C'était une grasse et douce personne, fine, prudente, ravissante d'amabilité, de savoir-vivre et de distinction. Léonard en était passionnément amoureux. L'histoire n'en dit rien, mais qu'importe? Il ne s'en vanta jamais, parce que la dame était sage ou qu'elle aimait son mari. D'autres peuvent penser qu'elle était froide, tant il y a que le beau Léonard y perdit ses soupirs et ses brûlants regards, et qu'il fit, en vain, durer longtemps le portrait. Il n'était pas très-modeste. Ce n'était pas la mode en ce temps-là pour les grands artistes. Il fut donc très-surpris d'échouer: de là son silence et celui de ses contemporains sur cette passion inexaucée. De là peut-être, pour un homme habitué à vaincre en amour, une estime particulière pour cette femme tranquille, et une prédilection fidèle pour l'expression de cette figure sereine qui devint, sous sa main et dans son cerveau, le type de la beauté surnaturelle, puisque toutes ses figures de sainteté lui ressemblent.

Ceci est un roman de notre façon; mais il est tout aussi vrai que mille légendes bien autrement risquées qui remplissent la biographie des artistes et des héros du temps passé.

Pour nous, la Joconde est le portrait idéalisé d'une femme charmante, et le grand secret de cette indéfinissable expression de calme qui arrive à effrayer, comme tout ce qui est la force immatérielle, est un sentiment qui exista beaucoup moins en elle que dans le peintre. Il fit là ce qu'ont fait tous les maîtres véritables: il donna sa propre puissance à son oeuvre, en croyant la surprendre dans l'âme de son modèle.

En effet, on aura beau admirer avec Vasari le réalisme à faire trembler (una maniera da far tremare) avec lequel Léonard de Vinci a rendu «les moindres détails de la peau, des cils, des pores, toutes les minuties, toutes les subtilités de la nature,» ce qui fait encore plus trembler dans cette figure, c'est l'âme qui luit à travers, qui semble contempler la vôtre du haut de sa sérénité et lire dans vos yeux tandis que vous interrogez vainement les siens.

L'espèce d'effroi que nous avons toujours ressenti en regardant un portrait de maître, vient de ce qu'à travers ces figures, c'est le génie, c'est l'âme du maître, que nous voyons. Cette âme est dans la toile, n'en doutez pas. Michel-Ange n'est-il pas toujours palpitant dans le marbre du Moïse? Qui donc oserait le railler et le critiquer, face à face avec lui?

Il y a, à Florence, une tête de Méduse, de Léonard de Vinci, qui exerce une sorte de fascination. Gustave Planche, que nous citions tout à l'heure, a dit de cette tête: «La Méduse est à la fois belle et terrible…. Le regard immobile et le sourire menaçant restent gravés dans notre âme et défient toutes les distractions. Aucune des images qui passent devant nos yeux ne réussit à la détrôner.» Et il ajoute que le germe de la Joconde est dans la Méduse. Seulement, c'est au point de vue de la manière et de l'entente du sentiment qu'il trouve que l'une fait présager l'autre. Nous irons plus loin que lui; nous dirons que la Joconde, avec sa douceur souriante, est tout aussi effrayante que la Méduse. Au premier abord, c'est l'aimable et paisible créature que le peintre a vue et aimée. A la longue, c'est une fascination qui a pris corps. Ce n'est plus une personne, c'est une idée et une idée fixe. Un homme supérieur a mis là sa plus ardente et en même temps sa plus tenace aspiration. Il était bien impossible qu'une si grande dépense de force fût perdue, et elle l'eût été si elle n'eût produit que la représentation exacte d'une jolie femme. Elle a produit une figure qui, après plus de trois siècles, en dépit d'une couleur altérée qui l'étouffe et la plombe, s'empare encore invinciblement des yeux et de la pensée, soit qu'elle égaye, soit qu'elle rende mélancolique, soit qu'on s'en éprenne, soit qu'on s'en défie, soit enfin, qu'en raison de sa propre individualité, on contemple avec ou sans sympathie l'idéal idéalisé d'un génie idéaliste.

Rendre avec le burin les finesses insaisissables de cette peinture devenue elle-même mystérieuse comme la pensée du modèle, sous les sombres transparences de la couleur éteinte, c'était un problème à résoudre, et il nous semble que M. Calamatta l'a résolu. Nous ne sommes pas compétent pour parler du mérite de la gravure au point de vue du métier. C'est une spécialité dont nous connaissons mal les termes, et nous craindrions de les mal employer. Ce qui nous frappe dans cette gravure, c'est son aspect général qui rend fidèlement le tableau sans chercher à l'expliquer ou à le traduire. Certes, il y eût eu une sorte de sacrilège à vouloir interpréter ce que, dans certaines parties, l'oeil peut à peine saisir. L'effet en est donc sombre comme la peinture, et, pour notre part, nous ne sommes pas de ceux qui ne se consolent pas des outrages que les années ou les vernis lui ont fait subir. Nous ne haïssons pas cette lumière pâle et ce reflet général de je ne sais quel astre argentin qui tombe sans miroitage sur l'ensemble. C'est austère et doux à la fois; c'est à la fois limpide et voilé comme l'expression de la Joconde, que M. Calamatta a si consciencieusement et si délicatement reproduite.

Décembre 1858.