Je l'assurai de ce dont j'étais pénétré; c'est que la Providence ne s'occupait pas de nous en vue de notre satisfaction personnelle, mais en vue de notre utilité pour ses vues générales, et qu'il fallait la remercier de nous placer dans les conditions où nous pouvions la seconder.

Ce que je disais à cette illustre femme, je le pense encore, ajoutai-je en m'adressant à la grand-mère: elle devait être ce qu'elle a été, belle, riche, libre de soins et de fatigues trop intenses, brillante, entourée, admirée. Elle a eu des éléments de sécurité, de calme et de puissance appropriés à l'influence heureuse qu'elle devait exercer.

—Et pourtant, reprit Louise, elle souffrait souvent, m'as-tu dit, de cette situation.

—Elle en souffrait jusqu'au désespoir, parce qu'elle était trop complète pour ne pas désirer la vie complète. Mais la vie complète est impossible en ce monde, et, même préservée de l'absorption de la famille, le temps et la liberté lui manquaient souvent. Elle se trouvait trop sacrifiée aux relations extérieures; elle nous jalousait un coin où elle eût pu se réfugier pour juger en paix les choses de la vie et sa propre vie intérieure. Son chant de la Nuit est un cri de douleur, de fatigue et d'étouffement; mais on y sent la force quand même, car cette belle nature se retrempait dans ses combats.

Et l'on revient à sa nature

s'écriait-elle,

Comme à son pays bien-aimé.

Elle avait effectivement non-seulement un empire stoïque sur elle-même, mais encore, et grâce au ciel, une généreuse facilité à reprendre ses armes vaillantes, son inspiration, son souffle de poëte, sa parole entraînante et son aimable rire d'enfant. Elle a bravement vécu, noblement lutté et légitimement triomphé. Il n'y a rien de trop dans les éloges que nous venons de lire. Que ce bouquet d'anniversaire, réuni par une main pieuse, soit donc pour elle un parfum de fête et comme un remercîment de cette belle vie qu'elle nous a consacrée à tous, peut-être, hélas! aux dépens de la sienne en ce monde; car elle avouait, comme madame de Staël, qu'elle dépensait trop de sa flamme intérieure et qu'elle en était parfois brisée; mais là où elle vit maintenant, elle recueille les fruits de tant de fleurs jetées par elle sur nos chemins, et la nouvelle tâche qu'elle accomplit dans une autre station de la route éternelle est une récompense, c'est-à-dire une carrière plus glorieuse encore.

Montfeuilly, 5 juillet 1856.

IV