«L'idée du beau est éternelle, et ses manifestations s'étendent à l'infini dans l'espace et dans le temps. Nous sommes beaucoup trop portés, quand il s'agit des choses divines, à en restreindre la possession à nous-mêmes, à notre petite famille humaine, à notre petite demeure terrestre. Nous oublions que nous ne sommes qu'un point dans l'univers, qu'un instant dans l'éternité…. Qui nous dit que l'univers ne renferme pas un nombre indéfini de natures diverses, d'organismes vivants et expressifs, ayant tous leur beauté propre, infiniment supérieure peut-être à ce que nous connaissons? Le nombre des arts que nous cultivons est forcément limité par les conditions matérielles de notre existence terrestre. Mais là où ces conditions seraient tout autres, là où les données de la forme et de la matière se trouveraient beaucoup plus riches ou plus dociles à l'action de l'intelligence, il devrait naître autant d'arts nouveaux qu'il y aurait de combinaisons nouvelles, et la possibilité de ces dernières n'a pas de bornes. Ainsi chaque nature stellaire doit servir de base à un monde esthétique où elle se reflète et s'idéalise; chaque planète doit avoir sa poésie, comme elle a sans doute sa vie organique et intellectuelle.»

JULIE.—Certes, cette page est belle.

THÉODORE.—Tout l'ouvrage est beau; mais vous ne faites grâce à l'auteur que parce qu'il consent à monter un instant votre dada du monde stellaire.

JULIE.—Mon dada! c'est ma religion, à moi, et l'abbé ne s'en courrouce pas trop: je lui ai prouvé qu'en espérant parcourir tous ces beaux habitacles des cieux, je ne faisais qu'étendre le domaine du paradis.

THÉODORE.—Je ne nie pas votre hypothèse. Je suis de ceux qui ne nient et n'affirment rien sans réflexion; mais je trouve que tous, ici, vous vous préoccupez trop de ces aspirations locomotrices dans l'infini. Cela vous fait oublier d'apprécier tranquillement et justement les données de ce monde-ci, qu'il ne nous est pas permis de vouloir tant dépasser.

—Restez-y si bon vous semble, répondit Julie; moi je vous répondrai avec Platon, avec Hugo et avec Michelet, par le cri de l'âme altérée de lumière et de liberté: Des ailes!

Montfeuilly, 16 août 1856.

VII

Nous allions entrer dans une sorte de dispute sur la doctrine du réalisme dans l'art, lorsqu'un article de la Presse, signé Alexandre Bonneau, donna ce soir-là un autre cours à nos pensées. Il ne s'agissait plus seulement d'une question de goût, mais d'une question de civilisation sociale, et l'intérêt de celle-ci nous domina au point de nous faire oublier et ajourner la première.

C'est Julie qui nous avait interrompus en nous demandant de loi expliquer ce que c'était que le columbarium des anciens.