—La législation chrétienne, dit Théodore, ne peut jamais avoir eu en vue de produire la mort par la mort, et je ne pense pas qu'aujourd'hui elle s'opposât à l'incinération des cadavres, soit par le feu, soit par des moyens chimiques que M. Alexandre Bonneau eût pu nous indiquer.
JULIE.—Moi je trouve que cette opération de brûler ceux qui respiraient tout à l'heure a quelque chose d'effrayant pour la pensée.
THÉODORE.—Il y a quelque chose de bien plus effrayant, c'est l'idée d'enterrer des vivants, et cela arrive souvent, beaucoup plus souvent peut-être qu'on ne se l'imagine. On ne fouille pas un cimetière sans en trouver la preuve, et tout le monde est d'accord sur la nécessité d'une loi nouvelle qui remédie à l'horreur des inhumations précipitées. Nous savons bien tous que le court délai imposé à l'enterrement n'est pas même observé dans les campagnes. Les paysans ont peur de leurs morts. Aucun médecin n'est appelé à constater les décès; on trompe les curés sur l'heure du dernier soupir; on porte le cadavre au cimetière au bout de douze heures, et moins si l'on peut. Souvent l'autorité l'apprend après coup, mais tant pis pour ceux, qui n'étaient pas bien morts. On ne recherche pas le délit, le crime peut-être, car il est des retours à la vie qui contrarieraient des intérêts cupides ou des passions coupables.
Quelquefois, le vivant s'éveille dans la tombe. Imaginez l'épouvante de ce réveil, le désespoir, la rage de cette seconde agonie! Il crie, il frappe les parois étroites de sa bière. Un passant l'entend par hasard; mais il croit aux âmes en peine; il promet une messe et s'enfuit.
Hélas! si jamais âme en peine mérita ce nom, c'est celle du pauvre martyr enfermé dans ce hideux instrument de torture. Il s'était peut-être endormi avec calme, croyant s'endormir pour toujours; il avait fait ses adieux à la vie, à la famille; résigné, au seuil de l'éternité, il avait édifié ses proches par sa foi ou par son repentir. Il avait expié ou réparé ses fautes. Il était absous par la croyance catholique; il était marqué par elle pour le ciel. Et le voilà qui s'éveille, qui s'étonne, qui s'effraye, qui a froid, et faim, et peur de la mort sous cette forme atroce. Le voilà qui rugit, qui devient fou et furieux, qui ronge ses mains ou déchire sa gorge avec ses ongles, pour finir par le suicide au milieu des hurlements étouffés du blasphème. Et quels regrets, quelle douleur pour ceux qui se savent aimés! O ma mère! ô ma femme! ô ma soeur! si vous pouviez m'entendre! si vous me saviez là vivant!
—Vous me donnez froid, taisez-vous! s'écria Julie. Jamais la mort ne m'a fait peur. Cette idée est, au contraire, très-douce en moi, pleine de poésie, d'espérance religieuse et même d'enthousiasme. Vous me la gâtez, car j'avoue ne me sentir aucune force contre la pensée d'un réveil dans le cercueil et d'une seconde mort dans les accès d'une insurmontable frénésie. Cela se présente à moi comme un cauchemar effroyable. Ah! mes amis, si je meurs près de vous, faites-moi embaumer!… Mais non! L'idée de cette dissection répugne à la pudeur d'une femme. Celle dont nous parlions dernièrement, cette femme illustre qui était le type des distinctions exquises de l'esprit et du sentiment, avait défendu que l'on touchât à son corps.
—Et elle avait raison, dit Théodore. L'embaumement est accompagné de circonstances dégoûtantes; et l'autopsie, qui n'est pas nécessaire à la science ou à la légalité, devrait être considérée comme une profanation. Précisément, dans les magnifiques vers que madame de Girardin a fait dire à Cléopâtre, elle peignait rapidement le côté antihumain, et, pour ainsi dire, antivivant de la vieille Egypte absorbée par l'art monstrueux de la momification:
On dirait un pays de meurtre et de remords:
Le travail des vivants, c'est d'embaumer les morts;
Partout dans la chaudière, un corps qui se consume;
Partout l'âcre parfum du naphte et du bitume;
Partout l'orgueil humain follement excité,
Luttant, dans sa misère, avec l'éternité!
—D'ailleurs, reprit Julie, la conservation de nos restes par ces procédés est quelque chose de si laid, que, pour rien au monde, je ne voudrais prévoir que l'on me verra encore dans cinq cents ans.
LOUISE.—Et puis, la question n'est pas de consulter les gens qui ont le moyen de s'occuper de la figure qu'ils veulent faire après leur vie. Si nous étions tous riches, nous arriverions très-facilement à ne pas rendre nos sépultures dangereuses pour les populations; mais comme les riches sont le petit nombre, et que le grand nombre est forcé de faire de ses dépouilles une sorte de voirie et un foyer d'infection, il serait grand temps de réformer ce fatal système.