Je versais alors des larmes amères, je serrais mon visage dans mes mains… je voulais… et je n'osais pas retourner vers le ciel. Ta mère était là pour me demander: Quelles nouvelles me rapportes-tu de la terre, de ma cabane? Quel a été le rêve de mon fils?

A ce monologue de l'ange, gracieux et suave péristyle placé au seuil d'un abîme, succèdent les attaques des démons. «Glissons sous sa tête un noir duvet,» disent-ils, «chantons… bien doucement… ne l'effrayons pas!»

UN ESPRIT du côté gauche.—La nuit est triste dans ta prison…. Là, dans la ville, elle se passe joyeuse: le son des instruments anime les convives, la coupe pleine en main, les ménestrels entonnent des chansons….

KONRAD s'éveille.—Toi qui égorges tes semblables, toi qui passes le jour à tuer et le soir à célébrer des banquets, te rappelles-tu le matin un seul de tes songes?… Et quand tu te le rappellerais, le comprendrais-tu?… Il s'endort.

L'ANGE.—La liberté te sera rendue…. Dieu nous envoie te l'annoncer….

KONRAD s'éveillant.—Je serai libre… oui… j'ignore d'où m'en est venue la nouvelle; mais je connais la liberté que donnent les Moscovites!… Les infâmes!… ils me briseront les fers des mains et des pieds; mais ils me les feront peser sur l'âme!… L'exil, voilà ma liberté!… Il me faudra errer parmi la foule étrangère, ennemie, moi, chanteur!… et personne ne saisira rien de mes chants… rien, qu'un bruit vain et confus! Les infâmes!… c'est la seule arme qu'ils ne m'aient pas arrachée; mais ils me l'ont brisée dans les mains. Vivant, je resterais mort pour ma patrie, et ma pensée demeurerait enfermée sous l'ombre de mon âme, comme le diamant dans la pierre.

Ces fragments suffisent à montrer comment l'idée est posée. C'est bien la lutte du désespoir contre l'héroïsme; c'est bien d'un côté la voix de l'enfer qui essaye de vaincre en redoublant la souffrance, de l'autre, la voix du ciel qui console et qui engage à persévérer.

UN ESPRIT.—Homme! pourquoi ignores-tu l'étendue de ta puissance? Quand la pensée dans ta tête, comme l'éclair au sein des nuages, s'enflamme invisible encore, elle amoncèle déjà les brouillards et crée une pluie fertile, ou la foudre et la tempête.

* * * * *

Toi aussi, comme un nuage élevé, mais vagabond, tu lances des flammes, sans savoir toi-même où tu vas, sans savoir ce que tu fais! Hommes! il n'est pas un de vous qui ne puisse, isolé dans les fers, par la pensée et par la foi, faire crouler ou relever les trônes.