JACOB.—Mais voyez comme Jegota se fait triste: il ne s'était pas douté qu'il pouvait bien avoir dit à ses foyers un éternel adieu.
FREJEND.—Notre Hyacinthe a dû laisser sa femme en couches, et il ne verse pas une larme.
FÉLIX KOLAKOWSKI.—Pourquoi en verserait-il? Qu'il rende plutôt gloire à Dieu! Si elle met au monde un fils, je lui prédirai son avenir…. Donne-moi ta main; j'ai quelque talent en chiromancie, je te dévoilerai l'avenir de ton fils. Il regarde dans la main. S'il est honnête sous le gouvernement moscovite, il fera infailliblement connaissance avec les juges et la kibitka…. Qui sait? peut-être nous trouvera-t-il encore tous ici?—Vivent les fils! ce sont nos compagnons pour l'avenir.
JEGOTA.—Êtes-vous ici depuis longtemps?
FREJEND.—Comment le savoir? Nous n'avons pas de calendrier, personne ne nous écrit: le pire est d'ignorer quand nous en sortirons.
SUZIN.—Moi, j'ai sur ma fenêtre une paire de rideaux de bois, et je ne sais pas même quand il fait nuit ou jour.
THOMAS.—J'aimerais mieux être sous terre, affamé, malade, livré au supplice du knout et même de l'inquisition, que de vous voir ici partager ma misère. Les brigands!… Ils veulent nous enfouir tous dans la même tombe!…
FREJEND.—Quoi! c'est peut-être pour moi que tu pleures? Pour moi peut-être? Je le demande, de quelle utilité est ma vie? Encore si nous avions la guerre; j'ai quelque talent pour me battre, et je pourrais larder les reins à quelques cosaques du Don. Mais en paix! A quoi bon vivrais-je une centaine d'années?… Pour maudire les Moscovites, pub mourir et devenir poussière! Libre, j'aurai passé ma vie inaperçu, comme la poudre ou le vin médiocre. Aujourd'hui que le vin est bouché et la poudre bourrée, j'ai en prison toute la valeur d'une bouteille ou d'une cartouche. Libre, je m'évaporerais comme le vin d'un broc débouché, je brûlerais sans bruit, comme la poudre sur un bassinet ouvert. Mais si l'on m'entraîne, chargé de fers, en Sibérie, les Lithuaniens, nos frères, se diront en me voyant passer: «Voilà ce noble sang, voilà notre jeunesse qui s'éteint! Attends, infâme czar! attends, Moscovite!» Un homme comme moi, Thomas, se ferait pendre pour que tu restasses un moment de plus dans le monde; un homme comme moi ne sert sa patrie que par sa mort. Je mourrais dix fois pour te faire ressusciter, toi ou le sombre poëte Konrad, qui nous raconte l'avenir comme un bohémien. A Konrad. Je crois, puisque Thomas le dit, que tu es un grand poëte; je t'aime, car tu ressembles aussi à la bouteille: tu verses tes chants, tu inspires le sentiment, l'enthousiasme!… mais nous, nous buvons, nous sentons…, et toi, tu décrois, tu te dessèches. A Thomas et à Konrad. Vous savez que je vous aime, mais on peut aimer sans pleurer. Allons, mes frères, plus de tristesse; car, si je m'attendris une fois et si je me mets a larmoyer, alors plus de feu, plus de thé.
Il fait le thé.—Un moment de silence.
JACOB.—Quel long silence! N'y a-t-il pas de nouvelles de la ville?