JEAN SOBOLEWSKI.—Cependant les voitures défilaient, on y jetait un à un des prisonniers. Je lançai un regard dans la foule serrée du peuple et des soldats. Tous les visages étaient pâles comme des cadavres, et dans cette foule immense, il régnait un tel silence que j'entendais chaque pas et chaque bruissement des chaînes! tous sentaient l'horreur du supplice!… Le peuple et l'armée le sentaient, mais tous se taisaient, tant ils ont peur du czar…. Enfin le dernier prisonnier parut: il semblait résister; le malheureux! il se traînait avec effort et chancelait à chaque pas.—On lui fait descendre lentement les degrés; à peine a-t-il posé le pied sur le second, qu'il roule et tombe: c'était Wasilewski. Il avait reçu tant de coups à l'interrogatoire, qu'il ne lui était pas resté une goutte de sang sur le visage. Un soldat vint et le releva; il le soutint d'une main jusqu'à la voiture, et de l'autre il essuya de secrètes larmes…. Wasilewski n'était pas évanoui, affaissé, appesanti, mais il était roide comme une colonne. Ses mains engourdies, comme si on les eût dégagées de la croix, s'étendaient au-dessus des épaules des soldats. Il avait les yeux hagards, hâves, largement ouverts!… Et le peuple aussi a ouvert les yeux et les lèvres…. Et soudain un seul soupir, parti de mille poitrines, retentit autour de nous, un soupir creux et comme souterrain; on eût dit un gémissement qui sortait à la fois de toutes les tombes enfouies sous l'église. Le détachement l'étouffa par le roulement du tambour et par le commandement: «Aux armes! marche!…» On se met en mouvement, et les kibitka fendent la rue, rapides comme le vol d'un éclair. Une seule paraissait vide: elle contenait pourtant un prisonnier, mais un prisonnier invisible!… Seulement, au-dessus de la paille apparaissait une main ouverte, livide, une main de cadavre, qui tremblotait comme un signe d'adieu.—La kibitka s'enfonce dans la mêlée….—Avant que le fouet ait dispersé la foule, on s'arrête devant l'église…. Soudain j'entends la sonnette; le cadavre était là…. Je jette les yeux dans l'église déserte, je vois la main du prêtre élever au ciel la chair et le sang du Seigneur, et je dis: «Seigneur, toi qui, par le jugement de Pilate, as versé ton sang innocent pour le salut du monde, accueille cette jeune victime de la justice du czar; elle n'est ni aussi sainte ni aussi grande, mais elle est aussi innocente!» (Long silence.)

L'Abbé Lwowicz.—Frère, ce prisonnier peut vivre encore. Dieu seul le sait…. Peut-être nous le dérobera-t-il un jour. Je prierai…. Joignez vos prières aux miennes pour le repos des martyrs: savons-nous le sort qui nous attend tous demain?

Frejend.—Quel affreux récit! il m'a arraché la dernière de mes larmes…. Je sens que ma raison s'égare…. Félix, console-nous un peu…! O toi, si l'envie t'en prenait, ne ferais-tu pas rire le diable dans les enfers?

Plusiers Prisonniers.—Oui, Félix, une chanson!…
Versez-lui du thé, du vin.

Félix.—Vous le voulez tous: il faut que je sois gai
quand mon coeur se brise. Eh bien, je serai gai, écoutez
ma chanson. (Il chante.)

«Peu m'importe la peine qui m'attend, les mines, la Sibérie
ou les fers! toujours, en fidèle sujet, je travaillerai
pour le czar.

«Si je bats le métal avec le marteau, je me dirai: «Cette
mine grisâtre, ce fer, servira un jour à forger une hache
pour le czar!

«Si l'on m'envoie peupler les steppes, je prendrai en
mariage une jeune Tartare; peut-être de mon sang naîtra-t-il
un Pahlen pour le czar.

«Si je vais dans les colonies, je cultiverai un jardin, je
creuserai des sillons, et, chaque année, je ne sèmerai que
du lin et du chanvre.

«Avec le chanvre, on fera du fil, un fil grisâtre qu'on enveloppera d'argent: peut-être aura-t-il l'honneur de servir un jour d'écharpe au czar.»