VOIX DES ANGES. Quel délira! Défendons-le! défendons-la! couvrons-lui les tempes de nos ailes!
Instant!… étincelle!… quand il se prolonge, quand elle s'enflamme, ils créent et détruisent…. Courage!… courage!… étendons, prolongeons cet instant!… Courage!… courage!… étendons, enflammons cette étincelle…. —Maintenant… bien… oui… une fois encore, je t'appelle, je te dévoile mon âme…. Tu gardes te silence! N'ai-je pas combattu Satan en personne? Je te porte un défi solennel! Ne me méprise pas!… Seul je me suis élevé jusqu'ici. Pourtant je ne suis pas seul: je fraternise sur la terre avec un grand peuple. J'ai pour moi les armées, et les puissances, et les trônes; si je me fais blasphémateur, je te livrerai une bataille plus sanglante que Satan. Il te livrait un combat de tête; entre nous, ce sera un combat de coeur. J'ai souffert, j'ai aimé, j'ai grandi entre les supplices et l'amour; quand tu m'eus ravi mon bonheur, j'ensanglantai dans mon coeur ma propre main; jamais je ne la levai contre toi!
LES DÉMONS.
Coursier, je te changerai en oiseau; sur tes ailes d'aigle, va, monte, vole.
LES ANGES.
L'astre tombe; quel délire!… Il se perd dans les abîmes.
Mon âme est incarnée dans ma patrie; j'ai englouti dans mon corps toute l'âme de ma patrie!… Moi, la patrie, ce n'est qu'un. Je m'appelle Million, car j'aime et je souffre pour des millions d'hommes. Je regarde ma patrie infortunée comme un fils regarde son père livré au supplice de la roue; je sens les tourments de toute une nation, comme la mère ressent dans son sein les souffrances de son enfant. Je souffre! je délire!… Et toi, gai, sage, tu gouvernes toujours, tu juges toujours, et l'on dit que tu n'erres pas!… Écoute, si c'est vrai, ce que j'ai appris au berceau, ce que j'ai cru avec la foi de fils, si c'est vrai que tu aimes, si tu chérissais le monde en le créant, si tu as pour tes créatures un amour de père, si un coeur sensible était compris dans le nombre des animaux que tu renfermas dans l'arche pour les sauver du déluge, si ce coeur n'est pas un monstre produit par le hasard et qui meurt avant l'âge, si sous ton empire la sensibilité n'est pas une anomalie, si des millions d'infortunés, criant: «Secours!» n'attirent pas plus tes yeux qu'une équation difficile à résoudre; si l'amour est de quelque utilité dans le monde, et s'il n'est pas de ta part une erreur de calcul….
VOIX DES DÉMONS.
Que l'aigle se fasse hydre! Au combat! marche!… La fumée!… le feu!… les rugissements!… le tonnerre!…