En 1819, il déclara à ses parents sa vocation littéraire. Comme il arrive toujours, elle fut combattue: Son père alla vivre à la campagne, près Paris. Il vécut, lui, dans une mansarde, passant ses jours à la bibliothèque de l'Arsenal, souffrant beaucoup, mais luttant avec persévérance. Il écrivit et montra à son père une tragédie qui fut soumise au jugement de M. Andrieux. L'ouvrage fut condamné; l'auteur, déclaré incapable, rentra dans ses privations et dans ses durs labeurs.
De 1822 à 1826, Balzac écrivit sous trois pseudonymes successifs quarante volumes, qui furent misérablement payés, et que je ne jugerai pas, ne les connaissant pas. Il parlait avec une bonhomie parfaite de ces premières tentatives, et les critiquait avec plus d'esprit que personne n'eût pu le faire. Il disait pourtant qu'elles lui avaient appris immensément, en ce sens qu'il y avait essayé toutes les manières dont il ne faut pas se servir.
En 1820, il organisa une imprimerie, puis une fonderie de caractères. Ces entreprises échoueront, mais elles lui apprirent tout ce qu'il nous a appris depuis dans l'histoire de David Séchard. C'est lui qui inventa les éditions complètes en un volume. Il publia ainsi la Molière et le la Fontaine; mais il perdit quinze mille francs dans cette opération, et c'est pour s'acquitter qu'il fit les autres entreprises, lesquelles l'endettèrent encore plus.
En 1827, il se lia avec de Latouche. Une grande intimité s'établit entre le maître et l'élève. C'était alors de Latouche qui était le maître. Il se versa tout entier à Balzac dans ces brillantes et intarissables conversations où il enseignait tout ce qu'il ne faut pas faire, sans jamais arriver à dire ce qu'il faut faire. L'élève était déjà fort sur ce chapitre et cherchait ardemment la voie. L'école de de Latouche était à la fois attrayante et rude: je l'ai dit ailleurs en racontant ce que j'en avais souffert et recueilli pour mon compte. Un jour, Balzac, se trouva, comme moi plus tard, mortellement brouillé avec de Latouche sans savoir pourquoi; mais ils ne se réconcilièrent jamais. Le pauvre de Latouche avait aimé Balzac et l'aima encore en le haïssant. Il était malade et chagrin; Balzac, bien portant et bien vivant, n'eut aucune amertume contre lui. Il l'oublia. De Latouche continua à fulminer contre lui, mais il ne l'oublia pas. Il lui eût ouvert les bras si Balzac eût voulu.
En 1830, Balzac s'installa rue Cassini, et y reçut dans l'intimité plusieurs amis. C'était, en somme, un maître plus utile que de Latouche. Il n'enseignait rien et ne discutait sur quoi que ce soit. En proie au délire de la production, il ne parlait que de son travail et lisait avec feu ses ouvrages à mesure qu'on les lui apportait en épreuves. Il nous a lu ainsi la Peau de chagrin, l'Enfant maudit, un Message, la Femme abandonnée, l'Élixir de longue vie, l'Auberge rouge, etc. Il racontait son roman en train, l'achevait en causant, le changeait en s'y remettant et vous abordait le lendemain avec des cris de triomphe. «Ah! j'ai trouvé bien autre chose! vous verrez! vous verrez! une idée mirobolante! une situation! un dialogue! On n'aura jamais rien vu de pareil!» C'était une joie, des rires, une surabondance d'entrain dont rien, ne peut donner l'idée. Et cela après des nuits sans sommeil et des jours sans repos.
En 1833, il fit un voyage en Suisse; en 1834, devenu populaire, il acheta la Chronique de Paris et fut un des premiers appréciateurs de M. Théophile Gautier.
Il a ensuite voyagé beaucoup, et sa trace a souvent disparu. Il a acheté une petite maison de campagne à Ville-d'Avray, les Jardies, et a daté de là beaucoup de lettres écrites en Russie, en Italie, ou ailleurs. Il a habité cependant beaucoup cette retraite et y a travaillé énormément. Il a passé aussi des saisons, des mois ou des semaines en province, en Angoumois, à Issoudun, en Touraine, et chez moi, en Berry. Il a été en Sardaigne; il a dû ou voulu aller en Sicile. Il y a été peut-être. Il a cru ou feint de croire à des choses étranges. Il a cherché des trésors et n'en a pas trouvé d'autres que ceux qu'il portait en lui-même: son intelligence, son esprit d'observation, sa mobilité, sa capacité merveilleuse, sa force, sa gaieté, sa honte, son génie, en un mot.
Le dernier de ses voyages a eu son mariage pour but ou pour résultat; mais le pauvre dom Mar n'a pas joui longtemps du bonheur domestique. Une maladie de coeur, dont il m'avait souvent parlé et dont il se croyait guéri, l'enleva au bout de quatre mois, le 18 août 1850, à Paris, dans sa maison de la rue Fortunée, aujourd'hui rue Balzac. C'est une perte immense pour les lettres, car il est mort dans toute la force de l'âge, dans toute la splendeur du talent. Initié tard aux douceurs de la vie domestique, le rêveur solitaire avait déjà vu sans doute de nouveaux horizons s'ouvrir devant lui, lorsqu'une destruction rapide s'empara de cette rare intelligence. Il avait peint la famille, le ménage, l'intérieur, par cette puissance d'intuition qui lui faisait tout reconstruire, comme Cuvier, sur un fragment observé. Mais il eût mieux peint encore, et le calme des félicités conjugales, une vie enfin régulière et la sécurité du bien-être eussent donné à son esprit une gaieté moins cruelle, à ses dénoûments des réalités moins désolantes.
Il a fait naufrage au port, ce hardi et tenace navigateur. Toute sa vie, il avait aspiré à épouser une femme de qualité, à n'avoir plus de dettes, à trouver dans son chez-soi des soins, de l'affection, une société intellectuelle. Il méritait d'atteindre son but, car il avait accompli des travaux gigantesques, fourni une carrière splendide, et n'avait abusé que d'une chose: le travail. Sobre à tous autres égards, il avait les moeurs les plus pures, ayant toujours redouté le désordre comme la mort du talent, et chéri presque toujours les femmes uniquement par le coeur ou la tête; même dans sa jeunesse, sa vie était, à l'habitude, celle d'un anachorète, et, bien qu'il ait écrit beaucoup de gravelures, bien qu'il ait passé pour expert en matières de galanteries, fait la Physiologie du mariage et les Contes drôlatiques, il était bien moins rabelaisien que bénédictin. Il aimait la chasteté comme une recherche et n'attaquait le sexe que par curiosité. Quand il trouvait une curiosité égale à la sienne, il exploitait cette mine d'observations avec un cynisme de confesseur: c'est ainsi qu'il s'exprimait sur ce chapitre. Mais, quand il rencontrait la santé de l'esprit et du corps, je répète son langage, il se trouvait heureux comme un enfant de pouvoir parler de l'amour vrai et de s'élever dans les hautes régions du sentiment.
Il était un peu quintessencié, mais naïvement, et ce grand anatomiste de la vie laissait voir qu'il avait tout appris, le bien et le mal, par l'observation du fait ou la contemplation de l'idée, nullement par l'expérience.