MARIE. Je vous remercie, monsieur.
CHAILLAC. As-tu pris quelque chose ce soir?
MARIE. Non, on n'a pas eu le temps, ou on a oublié; c'est inutile! Adieu, merci. (Elle part.)
CHAILLAC, à Henri. Une fille très-douce, très-polie! c'est dommage! mais que voulez-vous!...
QUATRIÈME PARTIE
Commencement de l'hiver, 1793.--En pays breton, de l'autre côté de la Loire [4].--Un chemin creux entre deux buttes couvertes de buissons.--Au loin, une lande coupée de zones boisées.--Clair de lune.--Cadio, seul, sur la butte la plus élevée, au pied d'une croix de pierre, joue de la cornemuse.
[Note 4: ][ (retour) ] Ce peut être aux environs de Savenay.
SCÈNE PREMIÈRE.--CADIO.
Je ne sais pas ce que je viens de jouer, pas moins! c'était comme une prière, et ça m'a contenté le coeur. «Grand Dieu du ciel et de la terre, tu m'as parlé dans la solitude! Tu n'es pas fier, toi! tu parles au dernier des hommes, à celui que les autres hommes ne regardent seulement pas. Ah! que tu m'as enseigné de choses, et comme je me soucie peu à présent des peines que le diable peut me faire! Il ne peut rien contre moi, non, rien. Celui qui croit en toi, Dieu bon, ne croit plus au pouvoir du mal.»--Voilà pour sûr ce que mon biniou disait tout à l'heure. Oh! c'est qu'il joue tout seul, lui, quand je suis en état de grâce, et j'y suis depuis le jour où j'ai entendu armer le fusil pour me tuer.--Drôle de chose, la mort! Dire qu'elle est bonne, puisqu'elle nous rend meilleurs,... et nous la craignons pourtant! On ne sait pas pourquoi on la craint;... mais on la craint, il n'y a pas à dire. (Descendant la butte.) Voilà enfin tout de même une nuit sans danger. J'ai fait tantôt un bon somme sur la fougère, avec la grosse lune toute blanche au-dessus de ma tête. Il ne fait pas chaud, comme ça, aux approches du matin; mais de souffler dans ce pauvre biniou, ça m'a réchauffé l'esprit.--Où est-ce que je peux bien être? Je ne sais plus. La Loire par là?--ou par là?--Qu'est-ce que ça me fait? Je l'ai passée; les Vendéens l'ont bien passée aussi, mais ils ne me reprendront pas! Ils ont monté du côté de la Manche, et, moi, j'ai tourné face à l'Océan. Le vent qui en vient me conduit. Il faut que je retourne au pays des grosses pierres. On dit qu'il n'y a plus nulle part ni moines ni couvents. On m'y laissera en paix. Ça n'est pas qu'on soit mal par ici, c'est tout désert. Le pays me plaît; il paraît bien tranquille... (on entend deux coups de fusil au loin. Il tressaille et écoute.) Plus rien! C'est quelque braconnier! Où donc trouver un coin du monde où on n'entendra plus jamais ces maudits coups de fusil? Il faudra pourtant bien que je le retrouve, car voilà l'hiver qui pique, et Dieu sait si je pourrai continuer à coucher dans les bois!--Et puis ça m'ennuie quelquefois, de me cacher, de ne rien savoir et de ne rien faire.--Quoi faire à présent en ce bas monde, quand on ne veut pas tuer les autres?